| Auteur | Peter Eeckhout |
| Editeur | Tallandier |
| Date | 2024 |
| Pages | 526 |
| Sujets | Incas Histoire Pérou Jusqu'à 1548 |
| Cote | 69.228 |
Empire mythique, au même titre que les empires maya, romain ou égyptien, pour n’en citer que quelques-uns, l’Empire inca est auréolé de grandeur, de richesse, mais aussi de mystères à éclaircir et de méprises. Si cette culture a déjà fait l’objet de nombreux essais - la bibliographie présentée ici compte plus de 500 références - l’auteur, archéologue et historien de l’art, poursuit dans cet ouvrage un triple projet : présenter les résultats des dernières découvertes archéologiques ; prendre de la distance par rapport aux écrits des Espagnols pour bâtir une nouvelle ontologie à partir des restes matériels.
Si Peter Eeckhout suit peu ou prou une narration chronologique dans sa présentation, il ne s’agit pas pour lui de plaquer sur une civilisation disparue des concepts occidentaux - qui par ailleurs avait une autre façon de concevoir le temps - : au contraire, son dessein est bien de soulever les points de divergences, les traits différents de l’Inca.
Au faîte de son histoire, l’Empire inca s’étendait géographiquement sur près d’un million de kilomètres, des Andes du Nord (Colombie), en passant par les Andes centrales (Équateur, Pérou, Bolivie), jusqu’aux Andes du Sud (Chili, Argentine) et de l’océan Pacifique aux basses terres de l’Amazonie : un territoire très important, présentant une grande diversité de climats, de cultures, d’alimentations… L’Inca unifiera pourtant, un moment, cet espace, grâce à une gestion politique d’adaptation, le développement de réseaux de communication, une narration mythologique sacrée, ainsi que des relations de réciprocité/redistribution comme outil de contrôle.
L’Empire géographique inca, nommé le Tahuantinsuyu, « les Quatre-Quartiers », comprenait le Chinchaysuyu au nord, le Collasuyu au sud, le Cuntisuyu à l’ouest et l’Antisuyu à l’est ; plus ou moins au centre la capitale politique et religieuse : le Cuzco ; et un réseau routier, la Qhapac Ñan (la Voie royale), permettant les échanges entre les différentes parties de l’Empire, jalonnée de sites cultuels. Les différentes ethnies unifiées - plus ou moins volontairement - sous le drapeau inca se livraient à des échanges, mais aussi à des conflits : les Incas se présenteront comme des pacificateurs.
Après avoir planté le décor de cet empire, dans sa multiplicité climato-géographique notamment, Peter Eeckhout s’attache à en décrire l’organisation communautaire et « religieuse » : la vision du monde, les croyances, le calendrier des cérémonies, le rapport au cosmos et à la mort, les mythes de la création et, surtout, l’importance sacrée de la Nature et des lieux. C’est en incorporant les différentes croyances, en les additionnant dans une métanarration et en prenant possession des lieux sacrés que l’Inca consolide et justifie ses prétentions d’autorité pan-andine. Les huaca - les entités sacrées et la sacralité elle-même -deviennent des outils de domination : l’Inca se rend maître des lieux emblématiques, peut kidnapper les huaca mobiles - voire les détruire -, contrôle les sources majeures de « nourriture » des huaca - les spondyles et les minéraux… « La politique inca est une cosmopolitique » (p. 146).
L’expansion territoriale de l’Inca trouverait également sa source dans son organisation sociale. Une solidarité collective et familiale existe dans l’ayllu (le lignage), famille nucléaire liée par un ancêtre commun ; les curaca (les chefs) représentent de fait une autorité légitime. Ce lien et cette continuité se matérialisent dans la propriété collective de certains endroits - dont est issu l’ancêtre -, par l’inscription matérielle dans le paysage, la personnalisation sous forme de rochers et la perpétuation du culte des anciens. Appliquée aux élites régnantes, cette organisation ferait du reste de la famille du roi décédé les héritiers de ses possessions : le successeur ne recevrait que la charge. « Roi orphelin et pauvre », il serait contraint à la conquête pour bâtir son territoire et son autorité.
Le culte de l’Empire se conjugue en de nombreux rituels, fêtes, banquets, cérémonies et sacrifices hautement codifiés. Le plus emblématique est la Capacocha, ou le sacrifice des enfants. Les sites archéologiques intacts sont rarissimes et c’est la découverte et l’étude approfondie de Llullaillaco et sa célèbre momie glacée de jeune fille qui a permis de mieux comprendre le déroulé de ce cérémonial. Le travail conjoint des bioarchéologues, anthropologues et médecins a permis de déterminer l’origine ethnico-géographique des trois victimes découvertes - une jeune fille d’environ 13 ans, un garçon de 4 à 7 ans, et une petite fille de 4 à 6 ans -, de déduire leur condition de vie avant le sacrifice et d’établir de nouvelles perspectives quant au fonctionnement de l’Empire inca. Les offrandes et les pèlerinages étaient également des coutumes partagées dans tout l’Empire, d’une grande importance et très réglementées, aussi bien dans la durée - le pèlerinage à Pachacámac, sur la côte Pacifique, pouvait durer un an - que spatialement - comme en témoigne l’archéologie et le plan des sites incas, avec des zones « réservées » aux élites. En analysant avec plus d’intérêt le site de Pachacámac, près de Lima, Peter Eeckhout en déduit l’imbrication entre la religion et la politique dans l’emprise inca. Le fait qu’à l’arrivée des Espagnols, tous les objets de culte aient été volontairement détruits montre la « fermeture » symbolique du site, afin d’éviter qu’il ne soit souillé par les arrivants… à moins que les Incas n’aient craint que les conquistadors n’usent des mêmes méthodes qu’eux pour affirmer leur autorité par la mainmise du culte ? Suivant l’approche d’Émile Durkheim, l’auteur privilégie le scénario dans lequel les lieux de pèlerinage sont contrôlés par l’Inca, légitimant ainsi son autorité au risque d’une sanction divine.
Ce n’est qu’à compter de la cinquième partie que l’auteur nous fait un portrait de ce fameux Inca, tout en prenant les précautions d’usage dues à la pratique universelle de l’histoire écrite par les vainqueurs ; les textes coloniaux sont, de fait, biaisés, voire réécrits selon les motivations et buts des rédacteurs. Scientifiquement (analyses ADN) - mais là encore avec précaution, les échantillons n’ayant pas été prélevés avec toute la rigueur requise-, l’étude des restes humains montre une uniformité du type andin, venu originellement de Chine, avec peu de brassage génétique (avant 1450) ; l’espérance de vie se situait autour de 40 ans ; les squelettes présentent beaucoup de rhumatismes et de déformations. Deux langues, l’aymara et le quechua étaient utilisées en parallèle aux dialectes locaux, avant que l’Empire n’impose le quechua à tous. Archéologiquement, Peter Eeckhout reviendra longuement sur la Version Standard (VS), la « chronologie absolue inca » fournie par John Rowe dans les années 1940, au tout début de la datation au carbone 14 ; là encore, les techniques de fouilles, les technologies disponibles et le manque de collaboration entre les disciplines rendent cette « chronologie absolue » loin d’être absolue. Au regard des dernières découvertes, l’Inca serait originaire non du lac Titicaca, mais de la Vallée sacrée, aux abords de Cuzco et descendrait de la tribu des Killke - attestée par la présence de céramique particulière. De multiples points d’interrogation demeurent cependant toujours, puisque certains territoires très éloignés ont pu être conquis durant le XIVe siècle. Si l’expansion impériale a débuté deux, voire trois générations plus tôt que la VS l’affirme, par quel souverain a-t-elle été menée ? La recherche dans ce domaine est donc loin d’être définitivement close. La clé se trouverait-elle dans le déchiffrement des khipu narratifs, ces fils noués qui, à ce jour, demeurent illisibles ?
Dans sa sixième partie, l’auteur analyse l’Empire dans sa géographie, dans ses motivations d’expansion, dans les moyens mis en œuvre par l’Inca pour asseoir et conserver son autorité aux confins de l’Empire. Entre domination directe et contrôle plus lâche via des leaders locaux, présence de représentants incas dans des sites stratégiques et/ou adhésion des élites locales, circulation de biens somptuaires et création de liens familiaux à travers des alliances maritales, convocations de conscrits grâce à la mit’a (corvée obligatoire demandée par l’Empire), tous les cas de figure ont été plus ou moins mis au jour attestant essentiellement d’un haut degré d’organisation logistique. C’est aussi dans cette partie que l’auteur décrira, avec force détails et cartes à l’appui, l’architecture et les sites les plus emblématiques de l’Empire : le Cuzco ; le Machu Picchu ; Pachacámac ; le lac Titicaca, entre autres. Ces sites accueillaient des milliers de fidèles dans une architecture bien particulière : comment s’entendre ? Comment se faire entendre ? La psychoacoustique se penche sur l’organisation spatiale et architecturale de ces sites, mettant au jour des méthodes ingénieuses pour amplifier les sons, les musiques, mais aussi écouter sans être vu… Quant au versant amazonien, la végétation dense et le peu de signes historiques rendent les fouilles délicates. Cependant, il existait bel et bien un troc entre les Incas et les populations amazoniennes : les fameuses plumes ornant les couronnes des souverains incas viennent d’Amazonie.
C’est en toute logique que l’essai se conclut par la chute de l’Empire inca provoquée par l’arrivée des « hommes barbus ». À la tête de seulement 180 hommes, Francisco Pizarro débarque au Pérou en 1532. Fragilisé par des conflits interrègnes, l’Inca ne pourra faire le poids face à l’armement occidental. La conquête du Pérou sera jalonnée de batailles, massacres, crimes, trahisons, destructions, avant la mise à mort du souverain inca Atahualpa en 1533, le siège et la chute de Cuzco en 1536-1537, puis l’exécution du dernier Sapa Inca, Túpac Amaru en 1572, dernier résistant face à l’envahisseur européen depuis son refuge de Vilcabamba.
Mais le Vase de la bataille, conservé au ministère de la Culture au Cuzco, donne de cette période de domination une vision tout autre : une bataille, des insectes et des corps morts ; mais ce sont les soldats espagnols qui sont à terre et les Incas unis sont victorieux : « Ce document rare qu’est l’iconographie du vase est révélateur de la vision andine de l’invasion européenne. C’est à la fois une forme de constat, mais aussi l’espoir, témoin de la ténacité des derniers Incas, qui jusqu’au bout ont cru en un futur meilleur, où ils pourraient revenir à l’ordre ancien et aux jours glorieux de l’Empire, une fois les Espagnols vaincus. »
Cet ouvrage, qui se veut un peu plus qu’un essai de vulgarisation, est une ascension passionnante à la rencontre de la civilisation inca, de sa vision du monde, de ses croyances, de ses mythes et de ses rituels. Bénéficiant des dernières découvertes archéologiques, Les Incas ouvre de multiple questionnements, voies de recherche, même si la destruction massive des sites, par les Européens et les pilleurs, rend d’autant plus incertaines de nouvelles mises à jour cruciales. Reste le déchiffrement des khipu, possible un jour, peut-être.
Enrichi de trois cahiers iconographiques de 16 pages, d’un lexique fort utile, de cartes, schémas et illustrations - sans compter les 27 pages de notes et les 44 pages de bibliographies - l’essai de Peter Eeckhout est captivant et mérite amplement de s’y pencher.