La défaite de l'Occident

Recension rédigée par Christian Lochon


Ce nouveau livre d’E.Todd propose une vision élargie de la géopolitique et de l’histoire intégrant ce qui est irrationnel en l’homme, notamment ses besoins spirituels (p.32) dans le cadre d’un Occident en chute libre, au faible potentiel industriel (p.365) et qui découvre qu’on ne l’aime pas, opposé à la Russie résistant aux sanctions parce que le reste du monde a choisi de l’aider (p.320). C’est que le conservatisme russe rend possibles des rapports plus cordiaux avec la Turquie islamisante d’Erdogan et avec la fondamentaliste monarchie saoudienne (p.330).

Le 24 février 2022, Vladimir Poutine annonçait l’entrée des troupes russes en Ukraine comme un défi à l’OTAN du fait que ses missiles hypersoniques lui conféraient une supériorité sur le plan stratégique (p.13). Cette guerre surprend par la résistance militaire de l’Ukraine, la résistance économique de la Russie (p.15) et l’effondrement de toute volonté européenne (p.16). Le peuple ukrainien vit un martyre mais l’affrontement principal, d’ordre économique, est entre la Russie et l’Amérique (p.317). En Russie, l’apparition de classes moyennes ayant fait des études supérieures a provoqué la débâcle du communisme (p.53). Les classes moyennes supérieures ont accepté le régime et les oligarques ont renoncé à un pouvoir autonome (p.63). La Russie a retrouvé un dynamisme économique mais son avenir démographique lui interdit tout espoir d’expansion (p.138).

De son côté, le poids démographique ou économique de l’Occident est huit fois supérieur à celui de la Russie. Son avance technologique, sa prédominance économique et financière héritée des années 1700-2000 font que sa crise est la crise du monde (p.139). Le système occidental actuel aspire à représenter la totalité du monde et ne reconnait plus l’existence d’un autre (p.35). A l’Ouest, l’État Nation n’existe plus (p.25) du fait de la disparition d’une culture nationale partagée par la masse et les classes dirigeantes (p28). La mort du protestantisme qui avait alphabétisé les populations devenues capables de développement technologique et économique (p.142) est la cause de la désintégration de l’Occident (p.140). L’effondrement de la pratique dominicale et du recrutement des prêtres puis de ce qui restait du catholicisme à partir de 1960 en Europe occidentale (p.155) a entrainé un état zéro de la religion avec des individus privés de toute croyance collective de substitution (p.156). Cette extinction religieuse a entrainé la disparition de la moralité sociale et du sentiment collectif (p31). Le vide religieux est la vérité ultime du néolibéralisme (p.212). Le protestantisme avait l’éthique du travail (p.214). Les élites dominantes ont peur que les strates inférieures de la société penchent vers la Russie dont les valeurs démocratiques autoritaires rappellent un trait caractéristique des populistes occidentaux (p.152).

En France,le prolétariat laborieux des années 1950 s’est mué en plèbe dans les années 2000 à l’instigation des praticiens de l’économie mondiale, survivant au démantèlement de son industrie et conservant son niveau de vie grâce au travail sous-payé des immigrés (p.315). En Grande-Bretagne, la période du Brexit a coïncidé avec l’avènement d’un état religieux zéro (p.222) et l’implosion de la nation britannique(p.196). Les réserves de pétrole de la mer du Nord (p.208) sont épuisées et le pays forme trop peu d’ingénieurs, 9% contre 24% des étudiants en Russie (p.210). L’Allemagne a abordé la guerre d’Ukraine avec une armée en cours de dépérissement (p.174) et elle a accepté sans broncher le sabotage des gazoducs Nord Stream qui assuraient en partie son approvisionnement énergétique (p.16). L’une des surprises de la guerre d’Ukraine aura été l’apparition d’un pôle belliciste en Europe du Nord (p.230).

Les États-Unis ont bénéficié de l’extension du dollar comme monnaie refuge et des paradis fiscaux sous contrôle américain (p.182). Entre 2008 et 2022, l’euro a vu sa valeur s’éroder de 25% par rapport à celle du dollar (p.183). Les valeurs et le comportement de la société américaine sont aujourd’hui foncièrement négatifs (p.244). Le quotient intellectuel de la population américaine qui a chuté entre 2006 et 2018, est lié à la disparition du protestantisme (p.259). Seulement 7,2% des étudiants américains suivent des études d’ingénieur (p.278) ; d’où le recrutement de travailleurs scientifiques étrangers qui constituent 23% de leur profession (p.280). Depuis le milieu des années 2000, le contrôle américain de l’Europe occidentale s’est alourdi (p.191). L’oligarchie libérale, travaillée par le nihilisme, y mène la lutte de l’Occident contre la Russie (p.268). Les États-Unis sont la première puissance militaire mais ils n’ont pas la capacité de tout dominer directement (p.240). Ils risquent beaucoup dans la conjoncture actuelle (p.241). L’OTAN a intégré la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Slovaquie, la Slovénie qui ont rejoint également l’U.E., ainsi que la Bulgarie et la Roumanie (p.350). La ruée vers l’Est continue avec l’Ukraine et la Géorgie, punies par Moscou (p.355). L’OTAN compte, en 2021, 887 millions d’habitants sans la Turquie (p.66) et la Russie 146 millions (p.64). 

L’auteur se demande en conclusion si les gens de Washington sont conscients que la défaite en Ukraine pourrait entrainer le rapprochement germano-russe, la dédollarisation du monde, la fin des importations payées par la planche à billets et une grande pauvreté (p.366).

Le lecteur appréciera les tableaux et les cartes et particulièrement le tableau comparatif des doctorants immigrés aux États-Unis (p.281), la carte des États en faveur ou en défaveur des sanctions contre la Russie à l’ONU le 7 mars 2022 (p.307) et celle de la patrilinéarité dans le monde.