| Auteur | Charlotte Cahné, Cyrille Pluyette |
| Editeur | Liana Levi |
| Date | 2026 |
| Pages | 240 |
| Sujets | Fiction de langue française XXIe siècle |
| Cote |
Une route de la soie bordée de barbelés.
En 2014 entre Shanghai et Pékin, les correspondants étrangers sentirent grandir un malaise, voyant se succéder au Xinjiang (la province des Ouïghours aux confins de l’Asie Centrale) une alternance maléfique d’attentats perpétrés par des membres de cette minorité musulmane et de répliques féroces par les autorités. Ce sentiment ne put que s’amplifier dans les années suivantes, en voyant la Chine déployer au Xinjiang un réseau tentaculaire de répression alliant matraquage physique et idéologique, caméra à reconnaissance faciale, GPS « inversé » (permettant à la police de savoir à tout moment où se trouve le véhicule du suspect), et intelligence artificielle. Sur la terre des Ouïghours, le « crédit social », mode d’évaluation des individus par leur score en nombre de points moraux, allait bientôt empêcher les hommes de porter la barbe, les femmes le voile, et tous de fréquenter la mosquée, dont le minaret avait depuis longtemps cessé de diffuser son appel à la prière. La province entière était convertie en laboratoire de contrôle social, foulant aux pieds les droits de l’homme dans cette minorité ethnique de langue et de tradition turques. Face au drame en cours, les journalistes occidentaux restaient témoins passifs, limités par la censure locale (la rareté des informations fraiches) et la loi universelle de la presse : la roue tourne, l’actualité n’attend pas, place au prochain sujet !
C’est sans doute ce sentiment d’impuissance qui a parrainé Checkpoint China, le roman engagé de Cyrille Pluyette et de Charlotte Cahné. Refusant d’accepter comme une fatalité la chape de silence, les auteurs ont voulu alerter et sensibiliser l’opinion. Cependant, si l’objectif s’était limité à cette dénonciation, le projet aurait vite tourné court. Heureusement pour le lecteur, cette écriture à quatre mains a permis la rencontre de deux talents différents et complémentaires, reporter chez Pluyette (aujourd’hui à l’Express), romancière chez Cahné. Ce thème politique et d’actualité offrait une riche matière, à travers laquelle tisser une intrigue au rythme haletant. Et l’expérience pékinoise acquise par les auteurs au fil de leurs années d’expatriation leur permettait d’apporter une masse de personnages croqués en pleine action, de décors imbattables de vérité sur la Chine d’aujourd’hui. Tous les lieux de cette course à travers l’empire chinois sont méticuleusement exacts, entre la tour « pantalon » de la télévision chinoise, le charme antique des lacs Beihai et Houhai, les lignes futuristes du centre commercial Parkview Green, mais aussi la mosquée de Kashgar (la ville méridionale du Xinjiang), et même les avenues d’Almaty, la métropole du Kazakhstan où vont se rendre les deux journalistes (français et chinoise) héros du thriller, pour rencontrer les milieux ouïghours en exil.
Inutile de dévoiler l’histoire - bornons-nous à évoquer le périple du couple de jeunes journalistes à travers le Xinjiang à la recherche d’Erkin, poète musicien ouïghour. Dans leur course, Diego et Lingzhi sont poursuivis par la police, mais aussi protégés par divers soutiens locaux. A travers un Xinjiang truffé de micros, d'espions et de check-points, leur cavale pourra sembler invraisemblable : elle est pourtant plausible, en un pays où trop de contrôles finissent par créer des poches de résistance dans l’ombre et de complicités de survie.
Le titre de Checkpoint China intrigue. Référence au Checkpoint Charlie de Berlin à l’époque soviétique, il évoque un moment où l’on sort d’un monde libre pour plonger dans un univers sombre et aux lois incertaines. Et telle est bien l’atmosphère inquiétante du roman, où l’on ne sait où mène le prochain pas, où le lendemain n’est pas garanti. Pour autant, le Xinjiang tel que décrit ici, apparait curieusement moins fanatique-religieux que son image communément admise : ses personnages sont cultivés, contemplatifs, chanteurs et poètes.
Diego et Lingzhi, au départ, ont une relation strictement professionnelle, qui va évoluer au fil du roman vers une dimension plus sensuelle et intime, à mesure que les deux sont amenés à s’impliquer dans toujours plus de risques pour mener à bien leur mission... Qui ne sera pas forcément fleur bleue, l’objectif au final étant de choisir, entre le succès de leur entreprise, ou bien leur paix et bien-être. A chaque étape de leur piste qui se mue bientôt en chemin de croix, nos héros voient bouger leurs identités de départ, comme pour une renaissance où viennent s’entremêler amour et douleur.
En fin de compte, le roman pourrait bien être un prétexte, une contribution à une lutte pour l’humanité, contre un régime intolérant et sans compassion. Il apparait comme un cri d'alerte sur le risque que font peser les technologies modernes sur la démocratie, en devenant outils aux mains de la barbarie et sirène d’alarme pour perturber le silence complice d'un Occident trop préoccupé par lui-même et son bien-être aveugle.