Un coeur, un destin : la révolution de la chirurgie cardiaque

Recension rédigée par Christian Lochon


Le Pr. Iradj Gandjbakhch, membre de l’Académie nationale de chirurgie et de de médecine, aura effectué les premières transplantations cardiaques en France en liaison avec le Pr. Christian Cabrol. Né à Téhéran, il décida à 18 ans de se rendre en France pour y faire des études de médecine, c’est ce qu’il évoque dans ce livre de souvenirs qu’il a justement appelé Un Cœur Un Destin dans lequel il a voulu raconter « un cœur et deux pays, l’Iran et la France » (p.10). Ce profond humaniste, dont le nom de famille est formé de deux mots, Gandj signifie « trésor » et Bakhch « donner », nous avoue que « ces deux mots résument une philosophie de la vie que mon père a toujours appliquée et qu’il m’a transmise » (p.17). Ecoutons-le.

Né le 6 novembre 1941 à Téhéran, la famille et la société au sein desquelles j’ai grandi dans ces années 1940 s’affirmaient tout à la fois modernes et traditionnelles (p.13). L’affection existait bien sûr, mais on la gardait à l’intérieur de soi (p.28). Mon père médecin,était  professeur à l’Université de Téhéran (p.21). La médecine de l’époque se voulait basée sur la disponibilité, le bon sens, l’expérience et le sens de l’observation. Je saurai retenir la leçon (p24). Après l’école primaire, mon père m’inscrit au lycée français de Téhéran (p.33). Dans le cercle familial, peu ou pas de pratiques religieuses. Je garde la même distance (p.32). En 1959, j’annonce à mon père mon souhait de quitter Téhéran pour Paris pour y faire médecine (p.9). Mon père me répond qu’en devenant médecin, je ne serai jamais riche. Mais au fond de lui, il était ému et fier que je suive ses traces (p.38). Quant à moi, je ne vais en Europe ni par nécessité ni par contrainte. C’est un choix (p.40).

Ma première année à Montpellier est studieuse. Puis mon diplôme en poche, je repars pour Paris. Je passe le concours d’externat en 1961 et deviens en 1963 interne des Hôpitaux de Paris (p.41). Je commence mon externat à la Pitié-Salpêtrière dans le service du doyen Gaston Cordier et dans le secteur du Pr. Cabrol (p.57). Je n’imagine pas à l’époque dans quelle proximité Christian Cabrol et moi travaillerons par la suite (p.58). En 1964, à Lariboisière, pour la première fois, je dois opérer seul (p.45). J’aurai été à l’école de trois grands chirurgiens, Daniel Guilmet et son élégance du geste (p.49), Philippe Blondeau, et sa rigueur (p.54), Christian Cabrol et sa ténacité (p.55). Ma première intervention cardiaque, seul, a lieu en 1970 à l’hôpital Foch. Ma dernière le 21 juin 2012. Quelques milliers d’autres patients seront passés entre mes mains essentiellement en chirurgie du cœur (p.46). En 1972, Cabrol me demande de le rejoindre à la Salpétrière. J’accepte avec des conditions, je serai accompagné d’une minuscule équipe qui s’occupait déjà de la transplantation à Foch, ce qui intéresse Cabrol. Je serai donc un chirurgien cardiaque autonome (p.59). En 1975, je serai nommé Professeur agrégé grâce à Cabrol qui a fait ma carrière et j’ai fait son service (p.60). Cabrol a été porte-drapeau de la transplantation. Avec Jean Dausset Prix Nobel de médecine, il lance France Transplant pour promouvoir à travers la France le don d’organes (p.62). Il acquiert le cœur artificiel total Jarvik 7 pour 2,5 millions de francs en 1985, subventionné par Robert Hersant et le Maroc (p.62). Cabrol devient mon papa de Paris. J’éprouve pour lui affection et respect ; son soutien et sa loyauté me sont acquis (p.64).

Le métier de chirurgien qui ne souffre pas l’improvisation (p.69), est un art de précision mais ne se pratique pas en solo. Derrière le geste du praticien, chacun a sa place et son rôle (p.70). Ce palier technique franchi, il laisse la place à la légion romaine bien organisée, bien disciplinée (p.71). Avec le patient, il faut être rassurant tout en disant la vérité. Une bonne consultation chirurgicale est composée de 50% de technique et 50% de psychologie (p.73). En salle d’opération, pas de place pour l’émotion, et faire preuve d’une sensibilité sincère sauf pendant l’opération (p.76). Plus de la moitié des chirurgiens cardiaques d’Ile de France comme 30% ayant exercé en France dans les années 1970-1980 sont passés par la Pitié-Salpêtrière (p.79). Je partais rarement en vacances. Je passais en moyenne seize heures par jour à l’hôpital (p.75).

Il aura fallu des siècles pour arriver à la mise au point d’instruments décisifs comme le stéthoscope de Laënnec, l’électrocardiogramme de Waller, le cathétérisme de Chauveau, puis l’angiographie, l’échocardiographie (p.83), la scintigraphie, le scanner cardiaque et l’IRM (p.84), la découverte des groupes sanguins avec Karl Landsteiner, de l’héparine, de la circulation extracorporelle, au cours de la décennie 1960-1970 et j’ai eu la chance d’y participer (p.86).

L’équipe de la Pitié réalise la première transplantation cardiaque en Europe en avril 1968. En juin, nous réalisons avec Daniel Guilmet une deuxième transplantation à Foch (p.87). Prélever l’organe d’un sujet mort cérébral ne relève plus du tabou moral (p.88.). La découverte de la ciclosporine, immunosuppresseur, bouleverse l’avenir des greffes (p.90). En mars 1982, Cabrol et moi effectuons la première greffe cœur/poumons (p.97).

On devra au Pr Gandjbakhch la création de l’Institut de Cardiologie de la Pitié-Salpêtrière, permettant de rapprocher chercheurs et cliniciens et mettant à la disposition des patients et de leurs familles (p.121) un hôtel malgré les réticences de l’Assistance Publique et grâce à certains hommes politiques (p.128). Le 2 décembre 2001, l’Institut ouvre ses portes (p.133), ce qui représente pour le Pr. Iradj « le rêve de sa vie » et quinze ans d’efforts (p.134). Il y exercera les dix dernières années de sa carrière (p135). Il préside également l’Association Adicare qui finance la recherche pour doctorants et post-doctorants et offre des bourses de mobilité pour des travaux de recherche menés à l’étranger (p.139).

La Partie 6 traite, et c’est naturel chez ce Franco-Iranien qui honore ses deux pays, de l’Iran et de la France (p.145). Il revient sur le choix de la France pour entreprendre ses études de médecine. Invité par le Ministre de la Santé iranien de visite à Paris, il se rend à Téhéran en 1991 et les années suivantes (p.155), où il constatera la coexistence d’une présentation publique rigoriste imposée par les Autorités et d’une sphère privée où les gens vivent comme ils l’entendent (p.165). Quant à la France, il évoque les déserts médicaux (p 169) et les excès des

dépenses de santé remboursées par la Sécurité sociale (p.173). Si les gens ne se disciplinent pas, le système ne tardera pas à ne plus être économiquement viable nous prévient-il (p.174).

On lira deux témoignages de reconnaissance et d’estime envers les Prs. Ganjdbakhch et Cabrol, celui du doyen français des greffés qui vit avec un nouveau cœur depuis 1982 et un nouveau rein depuis 2001 (p.93) et celui de M.J.L. Norre, ingénieur biomédical qui travailla avec eux (p.111) avant de laisser le Pr Iradj s’exprimer avec sa franchise habituelle : « Je me sens citoyen du monde, un citoyen qui réside en France et se nourrit de la culture française tout en conservant des traces de sa culture orientale (p.157). J’ai conscience de ce que dois à la France. Je voudrais aussi que les Français soient fiers de leur pays (p.175) ».

Ils peuvent également, comme beaucoup d’Iraniens, être fiers de ce Professeur émérite.