Occident, ennemi mondial n°1̊

Recension rédigée par Éric Meyer


Les empires de retour

 « Les empires sont de retour, toutes bannières déployées », nous prévient Jean-François Colosimo dans son ouvrage « Occident, ennemi mondial n°1. Vingt ans plus tôt un rien optimiste, Francis Fukuyama, nous avait pourtant promis « la fin de l’histoire » - l’effondrement de l’empire totalitaire soviétique et la victoire finale à travers le monde, d’une démocratie aux couleurs de l’Occident. Force est aujourd’hui de constater que la pompe est repartie dans l’autre sens, vers l’explosion de l’histoire, accompagnée d’une hostilité croissante entre Nord et Sud, et d’une « mondialisation haineuse qui divise les nations entre elles et les déchire au dedans d’elles… Vertigineusement, c’est l’axe du monde que nous voyons vaciller ».

L’époque voit aussi s’émanciper une longue série de pays émergents, affirmant soudain une rancœur longtemps contenue contre les pays riches, une rage contre l’ex-colonisateur. Pourquoi ? Colosimo s’interroge aussi sur le retour des anciens empires. Assommés fin XIX siècle par les puissances européennes, les voilà qui redémarrent plus fort que jamais, sous la férule d’autocrates tels Vladimir Poutinepour la Russie, Récep Tayyip Erdogan en Turquie de, l’ayatollah Ali Khameini en Iran (qui vivait à la parution du livre, mais a été récemment éliminé par une frappe israelo-US), Narendra Modi en Inde et Xi Jinping en Chine. Avec eux, un populisme et un nationalisme agressifs semblent gagner des points chaque jour.

Colosimo le remarque, la renaissance simultanée de ces puissances sous ce programme anti-occidental, ne doit rien au hasard. Toutes tendent à sublimer le souvenir du passé lointain, à gommer la mémoire du passé récent pour revivifier une grandeur imaginaire. Toutes prétendent aussi récupérer à leur profit l’image de Dieu, sa charge de puissance et de droit moral à piloter les hommes. Toutes tentent d’y associer la technologie pour mieux contrôler leurs sociétés - voire celles du monde. Et toutes tendent à « susciter un bellicisme fiévreux pour se projeter dans un avenir de conquête » - conquête des nations et territoires vulnérables que les ex-puissances occidentales ne peuvent plus défendre. Colosimo va remonter l’histoire jusqu’à des temps antiques, en quête des mécanismes de ce qui fait naître, grandir puis mourir les empires. Au XIXe siècle, il passe en revue les empires tsariste, ottoman, perse, Qing et moghol, leur apparent engloutissement (qui n’est en fait qu’une hibernation) puis leur réapparition. Mais ils ne ressortent pas comme de simples clones : « Tels des mutants, ils ont été radicalement transformés en laboratoire par des ingénieurs prométhéens, leurs populations lobotomisées servant de cobayes ».

Quoique d’idéologies différentes voire opposées, de socialisme à Islam, ces empires ont donc tous un ennemi commun, un diable qu’ils partagent et qui les rapproche : l’Occident, concept finalement flou et aux sens multiples. Entre ces empires où les droits de l’homme et l’état de droit sont foulés au pied, l’alliance est favorisée par la mondialisation qui dénonce les usages et traditions des sociétés, les plonge dans le désarroi et une féroce remise en cause d’elles-mêmes. Tout se passe, dit Colosimo, comme si la globalisation, « après avoir chassé le souverain bien, nous laissait à chercher le moindre mal ». Le maître mot est lâché : partons dans le démontage de cet Occident, jusqu’aux prémices de la modernité pour cerner l’épicentre de la crise !

Dans un style riche et une documentation sans faille, Colosimo puise dans l’univers théologique autant que philosophique, ceux des historiens, des géographes et économistes. Son enquête débute à Akkad, l’empire mésopotamien de 2334 avant JC. Analysant les mécanismes de la conquête des villes et royaumes assujettis, il en déduit des règles immuables de fonctionnement, les raccourcis temporels que chaque Empire tend à créer, et faute de pouvoir refondre les territoires soumis, l’assimilation qu’il leur offre en fédérations souples. Dans ce mécanisme, la Chine excelle, ayant assimilé durant 5000 ans ses conquêtes dans sa « circonscription impériale, dont la Grande Muraille offre une image spectaculaire » …

En fin du XXe siècle, les empires renaissent : c’est suite au recul des « gendarmes du monde », des États-Unis. Dès qu’ils le peuvent, les repreneurs du pouvoir colonial passent à la (re)conquête, et entreprennent de la justifier par les méfaits de l’hégémonie et les bienfaits du multilatéralisme. En Inde de Modi comme en Russie de Poutine, Colosimo voit l’empire à peine né de ses cendres, justifier son projet par la nécessité de réguler le désordre mondial. Pour Xi Jinping, cela donne : « L’histoire est en marche… la Chine ne renoncera jamais à l’usage de la force… c’est à elle seule qu’il revient de régler la question de Taiwan ».  

De l’occident au crédit social

L’étude du concept d’Occident au Moyen âge est révélatrice de l’ambiguïté du terme. Le latin d’origine évoque à la fois une localisation « à l’Ouest » du pays voisin, et une « chute » voire « agonie » – du soleil dans la nuit. Son double opposé, l’Orient désignant son lever. L’enquête est formelle sur un point : durant la quasi-totalité de son histoire, l’Europe a toujours évité de se définir comme « Occident », lui préférant le terme religieux de « Chrétienté ». Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’apparait le terme nouveau : au moment précis de la disparition d’un monde chrétien, d’une unité théologique, que les nations remplaçaient alors par ce concept géospatial, tout en se lançant à la conquête d‘empires coloniaux à travers la planète. Les empires conquis étaient invariablement « tous orientaux, qu’ils soient entravés comme le russe, empiétés comme l’ottoman, contrôlés comme le perse, assiégés comme le chinois, ou asservis comme l’indien ».

Réaction des classes dirigeantes de ces empires déchus : « au contraire de la répulsion qu’elles devraient ressentir, elles éprouvent une profonde fascination pour l’Occident, ou plutôt pour la surpuissance due à la modernité dont il a le secret. Au point de vouloir l’imiter ». L’on touche ici à une première racine du programme que ces imminentes autocraties vont se donner. Et à une première racine de leur désamour actuel vis-à-vis de l’Ouest.

Cette démarche conquérante sur les autres continents avait débuté trois siècles en arrière par des incursions des potentats européens au nom de leur religion. Les autocrates orientaux avaient alors tenté de se protéger en bannissant des rituels qu’ils percevaient comme source d’affaiblissement de

leur pouvoir. En Chine, dès 1542, l’empereur Jiajing tente de prohiber le bouddhisme (d’origine indienne), « séditieux », au profit du taoïsme, « la religion par excellence de la Chine ». Mais au fil des siècles, dit Colosimo, quand se renforcent les coups de boutoirs occidentaux sur la Russie, la Turquie et l’Iran, ces pays réagissent par une marche forcée vers l’européanisation, qui ne retient que l’absolutisme et le pouvoir par la force, les outils de sujétion, rejetant les valeurs universelles qui les accompagnent, les droits de l’homme, le siècle des lumières, l’encyclopédisme.

Au XVIIIe siècle, l’ouverture à l’Ouest est curieusement brisée en Chine par… Clément XI, le pape sommé d’arbitrer entre les rivalités des Jésuites, Dominicains et Franciscains, met à l’index les rites non-chrétiens, causant dès 1723, le bannissement de tous les missionnaires par l’empereur Kangxi. Le reste de ce siècle voit la dynastie des Qing multiplier les victoires sur le reste de l’Asie, mais « l’apparence de son rehaussement cache la pente de son fléchissement ». En se refermant, l’empire du Ciel est en train d’accumuler un « retard notable sur l’horloge du monde qui s’est mise à l’heure européenne ». Quand poindront à l’horizon les canonnières de l’Ouest, ses forces seront incapables d’opposer résistance. En 1895, la Chine doit céder à la France Annam et Tonkin puis - humiliation suprême - au Japon ses droits ancestraux sur la Corée et Taiwan.

Durant une centaine de jours de 1898, l’espoir renaît à l’initiative d’un jeune empereur Guangxu qui croit sauver l’empire par un remède de cheval, une réforme à l’européenne en le dotant d’une constitution convertissant l’empire en monarchie libérale. Mais la démarche échouera sous le coup d’État par sa mère Cixi qui le fait embastiller. 13 ans plus tard, la dynastie prend fin, ouvrant la voie à la république.

Dans les années 30, la guerre civile oppose deux modèles totalitaires, le régime fasciste de Chiang Kaichek et le communiste de Mao. Mao gagnera, selon nous, par chance de l’histoire - la seconde guerre mondiale qui se conclut par la défaite de l’envahisseur Japonais, facilitant la victoire du communisme. Pour autant, la lecture par Colosimo n’est pas sans arguments : Mao a pris le meilleur sur Chiang en se montrant le plus nationaliste, et en dotant sa révolution de la « religion » la plus plausible, célébrant l’épiphanie de l’Homme nouveau. Son « Grand bond en avant » ayant viré à la « Grande famine » (100 à 200 millions de persécutés, 10 à 20 millions de tués selon le livre), Mao pour sauver son pouvoir, doit inventer sa Révolution culturelle …

Dans « Descente aux enfers », chapitre inquiétant, Colosimo tente de définir les attributs de cette « religion du progrès » discernable en chacun des cinq néo-empires post-coloniaux.

Le premier instrument est l’électricité. Son apparition en Chine marque le seul vrai bond en avant de l’ère Mao, porté par la construction de 80.000 barrages à travers les 30 provinces du pays (la plupart aujourd’hui envasés et ensablés). Le rôle subliminal de l’électricité est évident. Il confirme le pouvoir « transformateur » de l’énergie révolutionnaire, sa capacité symbolique quasi-religieuse d’éclairer la nuit, de dissiper les ténèbres de mettre le peuple sous tension.

Prochain agent universel des néo-empires : le tyran. Pas de dictature sans pouvoir solitaire, comme en Chine ceux de Chiang (nationaliste), de Mao (communiste), et aujourd’hui de Xi Jinping. Sa fonction réelle : pousser l’occidentalisation de la planète. C’est là un paradoxe de ce livre, de décrire sur un même plan une passion pour l’occidentalisation (pour une copie expurgée de l’avancée européenne) et la haine du même Occident. Dans ces nouveaux empires, la démarche autocratique ne peut se passer du Guide, ni de son alliance fusionnelle avec la plèbe : tous deux partageant une « commune croyance dans une métamorphose radicale grâce à l’illusoire alchimie de la pure volonté, et de la puissance ».

Troisième set d’ingrédients du nouvel empire : la caserne, la prison, le crime, l’État terroriste, la violence et la domestication. Ces États à Parti unique ne peuvent survivre sans subjugation par la propagande, ni surveillance permanente. En chacune de ces dictatures, Colosimo suit leurs débuts (années 1920), leurs purges, leurs polices secrètes et leurs camps.

Nota : à partir de 2012, la Chine de Xi Jinping n’a fait que poursuivre l’effort de ses prédécesseurs, au point de disposer aujourd’hui d’au moins 600 millions de caméras à reconnaissance faciale : une pour deux habitants, branchée sur une base de données lui permettant d’identifier tout humain partout à travers le pays, ses actions en tous domaines, voire même de les prédire et juger à l’avance, de l’Occident au Crédit social…par le système du crédit social…  

Et demain ?

Jean François Colosimo se tourne vers le monde présent, vers un Donald Trump lui aussi en guerre contre la démocratie. Un tournant aura été la profanation du Capitole à Washington (mandat 1 de Trump). Il se poursuivra sous Joe Biden, avec le retrait bâclé des troupes américaines d’Afghanistan, concédant ainsi l’abandon de la tranche la plus libérale et éduquée de la société afghane, qui avait soutenu l’intervention américaine sur son sol.

Ce tableau fracturé du monde débouche sur un immense gâchis. Ces cinq nouveaux empires autocratiques dénoncent l’Occident mais, dit Colosimo, conservent entre eux « leurs anciens nœuds territoriaux de conflictualité : la mer Noire et le Caucase entre Turquie et Russie, la Sibérie entre Russie et Chine, le Cachemire entre Chine et Inde, le détroit d’Ormuz entre Iran et les précédents… Et si les prédatrices que sont Pékin, Moscou, Ankara colonisent de conserve l’Afrique en criant haro sur les anciennes puissances coloniales, leurs rivalités d’intérêts restent entières, en attendant de se révéler des adversités frontales ».

Toutefois, remarque l’auteur, leurs appareils répressifs sont moins l’indicateur de leurs forces que de leur commune faiblesse. Le Xinjiang en Chine, comme le Daghestan en Russie sont des marmites à implosion ethnico-religieuse. Leurs partis uniques connaissent l’usure du pouvoir. Sur leurs sols, les religions traditionnelles ont résisté aux persécutions et prospèrent, attirant de nombreux fidèles en un contrepoids à la pensée unique. En Chine, selon nos chiffres, la masse de tous les chrétiens, bouddhistes et musulmans dépasserait les 300 millions, un pour 5 habitants, et beaucoup plus que le nombre des membres du Parti (86 millions).

L’auteur se penche enfin sur la France, pour dresser l’inventaire de ses forces. Seul pays d’Union Européenne à détenir une capacité dissuasive, elle détient la bombe atomique et une force significative et moderne, dans toutes les armes, sur toutes les mers du globe. Les autres États membres restent sur la nostalgie illusoire d’un retour du soutien militaire des États-Unis. La France se trouve donc isolée, mais elle garde la capacité et la volonté de se réarmer et de redéployer son influence, pour « ériger cette solitude en affirmation ». Jusqu’au point, espère Colosimo, de réveiller le courage

et de susciter le ralliement des autres pays membres. Le véritable combat étant désormais moins contre la « dé-occidentalisation » que contre la « dé-mondalisation ».

Question manquante

Une question reste sans réponse : ce retour de l’époque à la tyrannie n’est-il qu’absurde et insensé, se pourrait-il qu’il permette de dévoiler une vulnérabilité de notre système, complaisamment ignorée par nos partis et opinions de longue date ? Ne devrions-nous pas nous interroger sur le sens du succès universel du populisme. En Turquie, après tout, Erdogan a bien été élu et réélu plusieurs fois, comme bien d’autres dictateurs soutenus par une tranche importante voire majoritaire de la population.

En Chine, les masses peuvent goûter la fierté de voir la nation progresser technologiquement à la pointe de l’exploration spatiale comme de l’industrie informatique ou automobile. Elle peut apprécier jusqu’à hier la hausse des salaires et des créations d’emploi, de leur niveau de vie.

Elles peuvent s’enorgueillir de la montée en puissance et en influence de leur pays. De même, le système autoritaire s’avère supérieur dans la régulation de la consommation et celle de la pollution : en fonction des besoins de l’environnement, l’État ordonne, le peuple obéit. Leurs citoyens voyagent moins, possèdent moins, épargnent davantage. Leur discipline, spécialement en Chine, permet à leurs États d’appliquer plus rapidement des politiques de lutte contre le réchauffement climatique.

Les masses chinoises peuvent consentir à l’empiètement sur leurs libertés individuelles, au nom des fruits portés par la discipline. « Nous faisons mieux que les démocraties », peuvent-elles se dire, pour l’instant encore : leur système autoritaire permet aujourd’hui à leur État de mieux performer que les nôtres paralysés que nous sommes par nos oppositions qui paralysent notre action. En creux, donc, cette montée en puissance nous rapproche d’une prise de conscience et d’une capacité à jeter par-dessus bord un excès de libertés qui a perdu son utilité. Ce dont Colosimo ne parle pas.

Au moins, l’étude de Jean François Colosimo a le mérite de dresser l’état des lieux du retour des empires totalitaires, de les comparer et d’en tirer un diagnostic utile sur les causes de la crise identitaire du monde en 2026. Et de lancer le débat !