| Auteur | Witi Ihimaera ; traduit de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Mireille Vignol |
| Editeur | Au vent des îles |
| Date | 2025 |
| Pages | 262 |
| Sujets | Roman néo-zélandais XXIe siècle |
| Cote | 70.264 |
« Le Pacte des baleines » de Witi Ihimaera peut être perçu comme un roman de filiation, de quête et de transmission, situé à l’intersection de la fable écologique, du récit initiatique et de l’imaginaire mythologique polynésien. Prolongeant l’univers de « La Baleine tatouée », livre à succès international dans le monde anglophone, l’ouvrage met en scène une double trajectoire narrative sous forme d’aventures, celle d’un jeune adolescent métis polynésien, Teva, héritier d’une lignée polynésienne liée aux navigateurs et aux chevaucheurs de baleines, et celle d’un groupe de cétacés conduit par une ancienne baleine tatouée, désormais vieillissante et prisonnière des glaces antarctiques. Teva entreprend, en suivant la migration des baleines vers leur lieu de reproduction à Rurutu, un parcours de formation marqué par la découverte de soi, l’appel des origines māoris et polynésiennes et la réappropriation d’un héritage ancestral.
Ce livre élabore une représentation complexe des tensions entre héritage culturel et modernité sous une forme poétique et spirituelle. Il constitue également une réflexion romanesque sur la continuité symbolique entre les humains et le monde marin, concept bien océanien du Pacifique, sur la persistance des cosmologies autochtones et une identité collective, tel que décrit le « Pacific way ».
Chez Witi Ihimaera, la poésie du mythe s’élabore à partir d’une représentation sacrée du monde marin conçu comme une matrice cosmique où se rejoignent mémoire ancestrale, puissance symbolique de la baleine et devenir spirituel de la communauté.
L’auteur fait référence aux cosmologies māories, où la baleine est appréhendée comme une figure de médiation ontologique, situé entre le sacré, l’ordre généalogique de la whakapapa et l’espace océanique conçu comme matrice des circulations ancestrales. En effet, loin d’être réduite à une simple entité zoologique, la baleine relève d’un régime de parenté élargi qui associe les humains, les puissances divines et les existants marins au sein d’une même architecture relationnelle.
Ce livre fait aussi référence au savoir sacré et à la philosophie holistique de la navigation océanienne traditionnelle, fondés sur l’articulation de multiples connaissances relatives à la mer, au ciel, au climat, à la faune marine et aviaire, ainsi qu’à l’organisation mentale de l’espace. Les routes étaient conservées dans la mémoire ou dans les chants, et les navigateurs alignaient leurs trajectoires sur des chemins stellaires, tout en corrigeant leur course grâce aux mouvements de l’océan. Ainsi, la navigation traditionnelle servait la communauté, le maintien des liens culturels entre îles et la transmission des héritages ancestraux, plutôt qu’une logique individuelle de performance.
« Le Pacte des baleines » apparaît aussi comme une fable écologique où la migration des baleines, menacée par le dérèglement climatique et les activités anthropiques, devient le lieu d’une réflexion sur la vulnérabilité l’interdépendance entre les espèces et la fragilité du monde marin et sur la nécessité de repenser les relations entre les cultures des sociétés humaines, l’éthique du vivant et l’interdépendance des équilibres marins.
En comparant deux romans initiatiques basés sur le voyage maritime et la poursuite d’une baleine, le « Moby-Dick » de Melville et le Pacte des baleines de Witi Ihimaera, le sens des initiations est divergent., sans doute le reflet de deux époques et de deux cultures. Chez Melville, l’itinéraire initiatique débouche sur une méditation tragique relative à l’obsession, à la limite du savoir et à l’impossible maîtrise de la nature, alors que chez Witi Ihimaera il prend la forme d’un processus de réinscription dans une généalogie, une cosmologie et une éthique du vivant, une vision plus optimiste de réconciliation avec la Nature. Cette dernière perspective est nécessaire dans le monde fragmenté et tourmenté actuel où la nature et sa biodiversité souffrent sous la pression accélérée des activités anthropiques et d’un changement global climatique
Nous ne pouvons que vivement recommander « Le Pacte des Baleines » de Witi Ihimaera pour la puissance de son souffle poétique et par la richesse d’une écriture où se rencontrent réalisme, symbolisme et mémoire mythique. Ce livre s’inscrit dans une logique de réenchantement critique, où le mythe et l’écologie servent à repenser la relation entre l’humain et le vivant.
Ce livre s’impose comme une œuvre d’une grande singularité, dont la portée esthétique, politique et identitaire justifie pleinement l’attention d’un jury.