Escales arméniennes

Recension rédigée par Christian Lochon


L’auteur, dont nous avons recensé dans ces colonnes ses Minorités d’Orient (Le Rocher, 2020), rend compte de ce qui se passe dans les communautés arméniennes à l’adresse d’un public français d’origine arménienne, enfermé dans une lecture binaire du monde arménien (p.9). Il a rassemblé dans ce livre 50 récits de voyage, articles d’opinions et grands entretiens autour du monde arménien, parus de septembre 2008 à juin 2023 dans le mensuel France Arménie publié à Paris depuis 1982 et deux comptes-rendus du site anglophone EVN en novembre 2021 (p.274) et août 2023 (p.290).

L’auteur veut nous faire découvrir la République d’Arménie « réelle et méconnue par nous autres, fils de la diaspora » (p.10). A commencer par la capitale, l’éclectique Erevan, investie en juillet 2015 par des manifestants contre la hausse des tarifs de l’électricité (p.158) ou le village de Meghri à 376 km d’Erevan, près de la frontière iranienne, exemple d’arménité à découvrir (p.137). L’Arménie accueille également des Assyriens, descendants des rescapés des massacres turco-kurdes de 1915 à 1918 et qui parlent leur langue maternelle, le soureth (p.155).

A Istanbul ou Bolis en arménien (p.13), résidaient avant le génocide 200.000 Arméniens ; il en reste 70.000 auxquels sont venus s’ajouter 40.000 travailleurs migrants de la République d’Arménie (p.24). Des photographes, des musiciens, des journalistes talentueux, le romancier Markar Essayan (1969-2020) sont appréciés des Stambouliotes (p.16). L’assassinat du journaliste Hrant Dink qui avait fondé en 1996 le journal arménien Agos ,(p.20)provoqua un énorme choc le 19 janvier 2007 (p.39). Mais, comme le pense le journaliste Hrant Kasparian, la presse officielle continue à être négationniste (p.23). Néanmoins, dans la rue Istiklal, la maison d’éditions Margossian entretient la flamme en éditant une dizaine d’ouvrages arméniens y compris en turc (p.32). Tigrane se rend ensuite en Anatolie, à Arapkir où habitaient en 1913, 69.507 Arméniens (p.51) puis à Malatya où les militaires empêchent tout rappel des centaines de milliers de victimes (p.61). Pour Jean-François Colosimo, la Turquie est une utopie de la modernité (p.363).

Au centre des 100.000 Arméniens résidant encore au Liban (p.64), le siège du Catholicossat de Cilicie, anciennement à Sis en Turquie, se situe à Antélias (p.65). Plusieurs d’entre eux, dont Khatchig Babikian (p 71) furent d’excellents ministres. A Bourj Hamoud (p.75), la radio et le site internet La Voix de Van sont toujours aussi populaires.

En Syrie, à l’hôtel Baron d’Alep, dirigé par les frères Mazloumian (p.78), Agatha Christie rédigea Le Meurtre de l’Orient Express. Alep, fière de son Église des 40 Martyrs (p.334) est une « usine d’Arméniens » et un consulat arménien y a été ouvert (p.327). A Deir Ezzor, le Mausolée qui contient un musée des victimes du génocide, détruit par Dech en 2015, a été reconstruit à l’identique (p.84). De nombreux pèlerins se rendent à Markadé, lieu d’un sinistre charnier lors des déportations de 1918 (p.88).

L’auteur examine les défis existentiels du Moyen-Orient (p.290), comme la crise des établissements scolaires arméniens. Au Liban, les 41 écoles en 1991 se sont réduites à 16 en 2022 (p.294). Dans cette région, une crise intellectuelle apparait dans l’inexistence du roman arménien alors que les grands romanciers arméniens se trouvent en France (p.243).

Depuis 578, des Arméniens vivent à Chypre (p.105). 4000 y habitent encore (p.99) ayant même un journal mensuel qui tire à 1000 exemplaires (p.103).

A Moscou qui compterait un million d’Arméniens (p.122), l’auteur visite la maison d’éditions arménienne « Noyev Kovtcheg » ou « Arche de Noé » qui publie un bimensuel sous ce nom tirant à 105.000 exemplaires (p.119) et un grand complexe religieux et culturel près du centre de la métropole et qui présente des fresques de la vie du Christ sur 800 mètres d’étendue ainsi qu’un khatchkar de 13 mètres de haut (p.125). L’ambassade d’Arménie est sise dans l’ancien palais Lazarian, ayant appartenu à un commerçant de la Nouvelle Djoulfa près d’Ispahan (p.128).

L’auteur parle de la diaspora comme une « Arménie plurielle » (p.7). Elle a soutenu la République arménienne dans la conquête de l’Artsakh par l’Azerbaïdjan (p.261) et envisage la création d’un Conseil Panarménien représentatif des communautés dans le monde (p.266). Tous s’entendent en priorité pour conserver la pratique de la langue comme marqueur d’identité et de culture (p.265). La force de la diaspora se traduit d’ailleurs par la vivacité de sa presse (p.8). D’où, la proclamation par le Catholicos Aram Ier de Cilicie en 2022 de « l’Année de la Diaspora » (p.269), la fondation à Erivan de l’Institut Hovhanessian pour la promotion de l’arménologie (p.277), et des structures éditoriales qui fassent connaitre la littérature arménienne (p.279) en prenant comme modèle le penseur de la diaspora Haroutioun Kurkjian (p.397). Mais la corruption du haut clergé apostolique fait craindre à des intellectuels de la diaspora comme Alain Navassarian le danger de désaffiliation plus dangereuse que l’assimilation (p.267). Devenu un système institutionnel clos, l’Église arménienne voit tarir le nombre de ses fidèles (p.208) et de ses vocations (p.213).

Parmi les artistes arméniens disséminés dans le monde, Tigrane évoque le sculpteur Arko Tchakmakchian, (Le Caire 1933-Montréal 2019) qui exposa à Paris au siège de l’UNESCO en février 2010 (p.167) et le peintre Richard Jeranian né à Sébaste en 1921, vivant en France, qui a exposé à Erevan en 2011 (p.179).

En littérature, l’auteur évoque pour la France les éditions Samuelian qui firent connaitre les écrivains de l’École de Paris, Chahnour, Sarafian, Vorpuni, Nartouni, Mikaelian (p.217) et les historiens universitaires Anahide Ter Minassian, Vahagn Dadrian, Gérard Dedéyan, Claude Mutafian, Claire Mouradian contextualisant l’histoire du peuple arménien dans son environnement régional et international (p.219). L’entretien avec Hratchia Tamrazian, poète et directeur du remarquable Maténadaran d’Erivan ou « Maison des Manuscrits » porte sur la recréation d’une tradition à partir de l’héritage commun arménien (p.173). Le grand poète Levon Khetchayan vit avec son peuple au plus proche des réalités (p.182). Le romancier Marc Nichanian rappelle que la persécution stalinienne a succédé au Génocide (p.336). Armen Lubin est un exemple de résilience (p.346). Arno Dubois lutte contre le cloisonnement culturel et l’assignation identitaire (p.362), Krikor Beledian estime que la surviepostcatastrophique constitue un arrière-fond sans cesse présent car ce passé-là ne peut être ni dépassé, ni abandonné (p.376).

Les mentions du génocide apparaissent dans plusieurs articles. La réédition en 2019 du Golgotha arménien de Mgr Grigoris Balakian (1875-1934) rappelle que ce prélat fit construire une église arménienne apostolique à Marseille (p.229) et celle en 2020 du Denier sanglant d’Arpir Arpirian (1855-1908) évoque le Père Vramchabouh. Kibarian (1855-1940) qui fondera, grâce au magnat du pétrole A. Mantachiantz, la future cathédrale de la rue Jean Goujon à Paris (p.239). Raymond Kevorkian est l’auteur de l’ouvrage de référence sur le Génocide (p.219). Le médecin français Yves Ternon (p.195) a décrit les massacres effroyables commis par les Turcs et l’historien turc Elhem Eldim (p.301) a osé organiser à Istanbul en 2015 un Colloque consacré à ces massacres. Sont également évoqués les Crypto Arméniens (p.242), descendants d’enfants arméniens adoptés alors par des familles musulmanes et qui commencent à évoquer leurs aïeux chrétiens.

Tigrane Yegavian nous aura fait découvrir avec talent et passion la République d’Arménie avec ses 2,5 millions de citoyens et les Arméniens de la diaspora au nombre de 7,5 millions. Il nous aura montré combien ces deux communautés unies dans un passé de souffrance souhaitent un avenir d’espérance.

CONCLUSION :

Décrit avec talent que, de quelque pays dont on vienne, on arrive toujours en Arménie. En fait, l’Arménie se découvre là où il y a des Arméniens.