La Chine à toute vitesse

Recension rédigée par Éric Meyer


Dan Wang, jeune sino-américain était bien placé pour tenter la synthèse entre la Chine et l’Occident : né au Céleste Empire, émigré au Canada avec ses parents à l’âge de sept ans. Il hérite d’une langue chinoise courante, mais aussi d’une éducation à l’américaine qui lui assurent une maitrise des deux cultures, associée à une forme de neutralité bienveillante envers ces deux pays dont il se considère fils spirituel. Pour l’auteur, aucun doute : le miracle de la paix du monde et de sa prospérité, depuis les années 80, est à mettre au compte de la coopération entre les États-Unis et de cette Chine de Deng Xiaoping qui venait à peine de sortir de l’enfer de la Révolution Culturelle et du règne de Mao Zedong.

Dans son ouvrage « la Chine à toute vitesse », Wang tente une audacieuse définition de ces deux mondes qui sont aussi les pôles d’énergie de notre planète. Les États-Unis vivraient sous le règne des avocats, tandis que la Chine le ferait sous celui des ingénieurs. Concernant cette dernière, on ne saurait donner tort à l’auteur, puisqu’en 2024, les universités chinoises diplômaient 1,3 million d’ingénieurs, autant que le reste de la Terre, et exactement dix fois plus que les USA.

Un bras de fer, Avocats américains contre ingénieurs Chinois

Pour Dan Wang, l’armée d’avocats des États-Unis ne fait rien de bon pour leur pays, et fait bien plutôt obstacle à leur croissance. Ces hommes de lois au service d’intérêts contradictoires mais rarement à celui de la nation, bloquent tant qu’ils peuvent toute construction, toute infrastructure nouvelle et condamnent le pays à faire du sur place tout en s’épuisant à engraisser les prétoires. Tandis qu’en Chine, l’armée des ingénieurs est employée dans la déferlante offensive technologique, et dote « à toute vitesse » le pays du savoir productif d’avant-garde, elle se constitue en une communauté d’ingénieurs qui se perpétuent et font en permanence évoluer leur savoir : un patrimoine dont le monde « mature » se trouve toujours plus démuni. C’est là la botte secrète de la Chine, la clé de son passage à l’usine du monde.

Dan Wang va même plus loin : pour lui, ce dynamisme créatif compte davantage que la subvention ou le protectionnisme chinois – également omniprésent dans la politique nationale, mais moins efficace. Sur le terrain chinois, il constate que les subventions massives aux groupes publics aboutissent à une baisse de productivité par rapport aux groupes privés qui parviennent en permanence à se réinventer. En prime, ce régime de subventions publiques aux consortia d’État amène à d’autres conséquences indésirables, comme les conflits commerciaux, avec les USA, l’UE et les pays en voie de développement, ces derniers se trouvant de facto empêchés d’entrer à leur tour dans l’ère industrielle. En Chine, ce sont les groupes privés qui caracolent, comme dans l’automobile, des maisons comme BYD ou X-Peng, plutôt que les publics, FAW ou SAIC.

Un mariage sino-US…

Le principal moteur du décollage chinois a été… Apple, en déléguant sa production en Chine, essentiellement à Shenzhen au groupe taiwanais Foxconn. En effet, les fournisseurs des différents sous-ensembles du célèbre smartphone, envoyant leurs pièces en Chine pour montage, ont presque instantanément réalisé la terre promise que constituait ce pays au niveau de la production (avec la fiabilité et le bas prix de ses ouvriers) et à celui du marché gigantesque à conquérir. D’emblée, ils ont eu la même réaction, vouloir produire sur place. Avec pour résultat qu’en 2024, les 200 principaux fournisseurs d’Apple détiennent en Chine 156 usines, dont 72 dans la province de Canton qui se retrouve détentrice d’autant d’usines de fournitures électroniques que les USA, le Vietnam et l’Inde réunis.

Dan Wang n’est pas pour autant aveugle, ni amoureux inconditionnel du pays de Xi Jinping, loin de là. Il constate que les têtes pensantes du pays, les concepteurs idéologiques chinois gravitent au sein d’un informel « Parti Industriel », responsable de cette titanesque école d’ingénieurs, de cette usine du monde fonctionnant sous une cloche policière ultra autoritaire. Historiquement, ce Parti a été créé par et sous Deng Xiaoping aux lendemains de la Révolution culturelle. Sa création répondait au besoin de bannir deux choses à l’avenir :  

- un système politique basée sur la seule idéologie (d’interdire le slogan des années 66-76 dit « plutôt rouge qu’expert »)

-et la « pollution spirituelle » des droits de l’homme et de la tentation démocratique occidentale

Le vrai prix à payer du planning familial

Pour l’auteur, cette vision messianique anti-droits de l’homme de Deng, largement partagée par le PCC de l’époque, est responsable d’erreurs catastrophiques qui se sont produites à partir des années 80, tel le planning familial. Dan Wang suit à la trace la naissance de ce système dont il retrouve le père spirituel : un ingénieur, Song Jian qui dirigeait le système national de production de missiles. Cybernéticien de formation, il s’était rendu en 1978 à une conférence de ce métier à Helsinki, et en était revenu ébloui par la prétention occidentale de maitrise intégrale d’une filière. Aveuglé par son enthousiasme, Song Jian avait cru pouvoir extrapoler en appliquant cette méthode productive industrielle à la production des bébés, en développant un système de contrôle des naissances. Il prédisait, si rien n’était fait, une explosion de la population chinoise à 4,5 milliards d’ici 2050. Or la Chine de l’époque était au bord de la famine, fruit de 10 ans de fermeture des usines et de guerre civile, face à une natalité galopante souhaitée par le Grand Timonier, qui avait laissé naitre en Chine, durant ses 27 ans au pouvoir, 200 millions d’« enfants de Mao ». Dans ce climat d’urgence, Song Jian n’avait eu aucun mal à convaincre le Politburo d’adopter son système : six millions de policiers des berceaux avaient été recrutés pour imposer un quota d’un enfant par couple, surtout en ville. Selon les chiffres de Dan Wang, durant les 40 ans de planning familial dur, 321 millions d’avortements ont été pratiqués,108 millions de femmes et 26 millions d’hommes ont été stérilisés. Le résultat, aujourd’hui, est une courbe de population gravement perturbée, surtout composée d’hommes vieillissants. Manquent 40 millions de filles à marier. 40 millions de garçons, dits les « branches sèches », sont condamnés au célibat. En 2025 pour la première fois, les morts dépassent les naissances, et il se vend en Chine plus de couches pour vieillards que de couches pour bébés.

La Chine est devenue vieille avant de devenir riche, et la jeunesse refuse désormais de convoler et de faire des enfants. Certes, Xi Jinping, à partir de 2023, tente de faire marche arrière, et plaide pour « une nouvelle culture du mariage et de la procréation ». Mais son appel a autant d’effet en Chine que 50 ans en arrière en France, celui du 1er ministre, Michel Debré brocardé par le Canard Enchainé de l’époque sous le vocable de l’« amer Michel » : comme dans cette France de De Gaulle, la jeunesse chinoise a laissé passer l’envie d’enfanter et préfère vivre sa vie tout en profitant du fruit de son travail.

Vers une Chine-forteresse ?

Aujourd’hui sous la férule de Xi Jinping, le Parti s’apprête à commettre une erreur peut-être encore plus lourde, en se refermant sur elle-même. Toujours obnubilé par son obsession de gérer le pays à la mode d’une usine, ce gouvernement d’ingénieurs s’emploie à lui appliquer ce que Dan Wang appelle une « ingénierie de l’âme » : le crédit social, le contrôle rapproché de tout individu, la surveillance toujours plus nette de ses actes voire de ses pensées. Pourquoi ce durcissement, historiquement dû à Xi Jinping ? Notre auteur y voit avant tout l’évolution du monde extérieur – la volonté de protéger le pays de la déstabilisation d’un monde vulnérable face à de multiples conflits. C’est à cela que correspondent ses tentatives pour viser l’autosuffisance alimentaire, et celles pour créer, par les exportations de produits, le monde dépendant de la Chine. Une tentative que Dan Wang observe d’un regard critique, en raison des déséquilibres qu’elle génère, et de son incapacité à prendre en compte les intérêts du monde extérieur : « Xi Jinping donne l’impression de chercher un peu trop à obtenir le respect servile du reste du monde – raison pour laquelle il ne l’obtiendra jamais ».

Une faiblesse de la Chine, à ses yeux, est la déficience de sa créativité culturelle, son absence dans le monde du cinéma, de la musique ou du livre. Ce qui, soit dit en passant, n’a pas toujours été le cas : 20 ans en arrière, avant Xi Jinping, des réalisateurs comme Zhang Yimou ou Cheng Kaige ont brillé dans les festivals européens, des écrivains comme Gao Xingjian ou Mo Yan ont obtenu le Nobel des lettres. Mais aujourd’hui, la censure a étouffé cette créativité chinoise naissante.

Pour le régime, la priorité absolue pour affronter l’avenir est la production d’énergie, dont la Chine dispose à présent en volumes illimités, en renouvelable mais aussi en thermique, assise sur les immenses mines de charbon – et tant pis pour la décarbonation de l’économie chinoise : par rapport à l’impératif d’autonomie cet objectif-là passe en n°2.

L’énergie illimitée lui permet de développer son IA, rattrapant à toute vitesse les États-Unis. Elle a su, selon Dan Wang, « imposerà l’internet et à l’IA des limites strictes : Xi a fait du pays un espace sécuritaire capable de maitriser d’immenses flux d’information ». De la sorte, il espère « guider les Chinois à travers le monde physique pour leur faire faire des bébés, fabriquer de l’acier et produire des semi-conducteurs ».

Dans cet inquiétant rêve de Xi Jinping de Chine-forteresse, « sa base manufacturière devra de plus en plus être considérée comme une capacité militaire, du fait de produits à utilité duale, civile et militaire, comme les drônes, les smartphones ou les batteries ».

Les faits, pour l’instant, semblent abonder en son sens : dès 2024, selon Dan Wang, l’ONU voyait la RPC atteindre dès 2030 quelque 45% de la capacité industrielle du monde.

Vers un conflit armé ?

Mais qu’en pensent les Chinois ? Dan Wang voit bien la Chine réelle, celle du terrain humain comme un chaos, où le peuple résiste comme il le peut, par des actes de frein passif dans leur vie ordinaire, des petites désobéissances quotidiennes – « l’arme des faibles » selon ses mots. Chez les jeunes, c’est le « run » (mot chinois pris au sens anglais de se sauver), ou le « tanping » (la vie passive chez les parents).

Ce que Dan Wang n’ose dire que tardivement dans son étude, c’est la finalité réelle de ce projet de fermeture du pays au monde : la (re-)prise de Taiwan. Xi l’a déclaré à de nombreuses reprises, il partira, une fois atteint l’œuvre de sa vie, la réunification.

Pour l’auteur, ce projet ne fonctionnera pas, au vu des risques qu’il fait encourir au pays et de son incapacité à convaincre la population de le lancer dans l’aventure : « trop de leaders trop méfiants envers leur peuple, et ne savent pas séduire le reste du monde. Une partie de l’optimisme des décennies passées s’est évaporée sous Xi ».  

Dernière remarque personnelle de l’auteur de cette recension : Dan Wang, jeune homme plein de feu, semble ne pas voir, et donc rater cependant les forces mondiales, les pays et cultures qui sortent de son expérience. Pour lui, le grand jeu mondial se résume au bras de fer Chine/USA. Les pays en développement sont un marché en pâture pour ces deux puissances. L’Europe même est morte à ses yeux. Il la réduit un peu vite au Royaume-Uni et à l’Allemagne, éliminant la France, la Pologne, le monde méditerranéen et l’Union européenne. Car cette Europe, pour lui, n’est guère plus qu’une « économie mausolée ». Ce qui correspond certes à une vision de Trump ou de Xi Jinping et des sphères dirigeantes ou pensantes de Chine comme d’Amérique, mais qui oublie à priori toute capacité de l’Europe à retrouver sa puissance par sa réunion.

C’est oublier que dans l’histoire humaine, aucun pays, aucun empire n’a jamais vraiment disparu, pas même l’Égypte des Pharaons (convertie en l’Égypte moderne musulmane) ni les Incas remodelés en Amérique Latine.

C’est aussi ignorer la grande jeunesse de la nouvelle Europe des 27 qui s’est dotée en 70 ans d’institutions souveraines, de lois, d’une monnaie et de frontières communes, et qui poursuit sur sa lancée.

Mais enfin, à ce jeune auteur comme à la Chine, aux USA et aux autres puissances émergentes, c’est à nous qu’il revient de démontrer, par nos actes, notre capacité à exister et compter à l’avenir !