Taïwan : une démocratie face à la Chine

Recension rédigée par Marc Aicardi de Saint-Paul


L’auteur est directeur de recherche émérite au CNRS, professeur émérite à l’Université baptiste de Hong Kong et chercheur associé dans un certain nombre de centres, dont l’Ifrae de l’Inalco. Il est un des meilleurs spécialistes de la République populaire de Chine et de la République de Chine, plus connue aujourd’hui sous le nom de Taiwan. Il a en effet, en plus de ses enseignements, publié une quinzaine d’ouvrages sur ces deux pays, dont cinq sur l’ancienne Formose.

Cette nouvelle livraison approfondit ses précédentes études sur le sujet et les remet dans le contexte actuel de la recomposition de l’ordre mondial ainsi que des velléités de plus en plus affirmées, de (ré) intégrer l’île, de son puissant voisin. Par honnêteté intellectuelle, Jean-Pierre Cabestan, précise dans son introduction qu’il se rend à Taiwan depuis 1976 et qu’il y a fondé une famille, ce qui pourrait amener le lecteur à douter de sa neutralité. Il tient cependant à faire preuve d’objectivité, dans la mesure où il connait parfaitement les points de vue des deux régimes rivaux. En effet, sa longue installation à Hong Kong, lui a permis de mieux cerner les objectifs et les méthodes du parti communiste chinois pour arriver à ses fins, ce qui lui permet de mieux interpréter les signaux envoyés des deux côtés du détroit.

Jean-Pierre Cabestan donne un certain nombre de clefs pour comprendre ce qu’est réellement Taiwan, autour de plusieurs thèmes : l’histoire, l’économie, la société et la vie politique. Dans chaque chapitre sont mises en avant un certain nombre de considérations qui

permettent à l’auteur de les battre en brèche, de valider certaines idées toutes faites ou encore de les corriger.

Ainsi en est-il de l’histoire de cette île qui n’est pas vue de la même manière à Pékin ou à Taipeh. A chaque affirmation, comme le caractère chinois de l’île, la colonisation japonaise qui aurait été bien accueillie, sur Chang Kaï-Shek, qui aurait séparé Taiwan de la Chine ou la nature démocratique de la République de Chine, l’auteur nous livre des récits servant à étayer les thèses des deux frères ennemis. A l’évidence, le « récit national » des deux capitales est totalement différent et… aucun d’entre eux n’est vraiment conforme à la réalité.

L’affirmation selon laquelle Taiwan est une réussite économique est indéniable. Il est bien sûr devenu l’un des Quatre Tigres d’Asie qui s’est développé par étapes : une réforme agraire dans les années 1950, puis les grands projets de construction à la même période grâce à l’aide américaine. Cette dynamique a favorisé son industrialisation et enfin, l’élévation de la chaîne de valeur dont la production massive de semi-conducteurs (TSMC) est la plus connue. Rappelons que c’est l’arrivée au pouvoir, de Chang Ching-kuo, fils du Maréchal Chang Kaï-Shek, fondateur du Kuomintang qui a permis cette évolution, non seulement au plan économique, mais également démocratique.

La société taïwanaise est à la fois sinophone et « progressiste », selon le terme employé par Jean-Pierre Cabestan, c'est-à-dire « une société ouverte, démocratique, pluraliste et libre… ». Les Chinois représentant 97.5 % de la population de l’île, avec néanmoins un distinguo entre ceux arrivés avant 1945 (85%) et les personnes « extérieures à la province » (13%). Le nationalisme taiwanais s’est construit à partir de l’État et non l’inverse. Et « cet État s’est démocratisé depuis la fin des années 1980, consolidant cette citoyenneté taïwanaise ». Les Taïwanais appartiendraient à deux mondes : asiatique par nature et occidental en ce qui concerne le modèle social, l’égalité des genres et même les mœurs, jusque dans la littérature et le cinéma, devenus une arme de soft power.

La géopolitique s’invite dans ce panorama très complet de la République de Chine, dans la mesure où elle conditionne non seulement son présent, mais également son avenir.

L’Amérique considère Taiwan comme une pièce indispensable au maintien de son influence dans la zone indo-pacifique, tout comme la Corée du Sud ou le Japon. Or son soutien encadré par le Taiwan Relations Act adopté en 1979, juste après sa reconnaissance de la RPC, peut être soumis à des interprétations divergentes. L’avenir de Taiwan dépend non seulement des rapports de force entre les grandes puissances, mais également des différentes Administrations américaines. A ces facteurs, il convient d’ajouter le statut international ambigu et contesté de l’île qui alimente les revendications de la Chine.

La vie politique actuelle de Taiwan, depuis l’avènement de la démocratie est aujourd’hui organisée autour de deux forces politiques principales, les bleus et les verts, qui « sont divisées en deux camps…. en fonction de leurs relations avec la nation chinoise, c'est-à-dire  sur un axe unification-indépendance ». Le KMT principale force du camp bleu estime qu’à terme Taiwan devra s’unifier au continent. En revanche le Parti démocrate progressiste (PDP) appartient au camp vert et prône l’indépendance. Pratiquement, le KMT et les bleus favorisent des liens avec la RPC, non seulement au plan économique, mais dans une moindre mesure politique, alors que les verts essaient de diversifier leurs partenaires économiques et refusent tout contact politique avec la Chine.

La question essentielle pour Taiwan est son avenir à moyen et long terme, dans la mesure où, d’une part, la Chine se fait de plus en plus menaçante et infiltre la société taïwanaise et d’autre part, l’Amérique ne semble pas disposée à défendre l’île à tout prix. Le statu quo est pour l’instant adopté par les parties, il dépendra non seulement de facteurs extérieurs, mais également de la résistance des Taïwanais à des actions coercitives de la Chine à leur endroit.

L’ouvrage de Jean-Pierre Cabestan a le mérite d’être à la fois complet et très bien informé, tout en étant abordable, surtout pour le lecteur qui n’est pas toujours au fait de cette situation quasi unique en son genre.