L’ouvrage se place dans le prolongement d’une publication précédente de l’équipe sur la cohabitation des religions traditionnelles, musulmanes et chrétiennes au Burkina Faso[1]. Les travaux ont été menés dans le programme de recherche « Diversité religieuse et traditions au Burkina Faso : enjeux actuels et historiques ». Le premier ouvrage se proposait d’établir un « état des lieux des connaissances sur le religieux au Burkina Faso »[2] en se distanciant de la « vulgate qui associe aux attaques récentes l’expression d’une radicalisation islamique burkinabè ». Effectivement, la « religiosité tranquille »[3] aujourd’hui mise à mal par des vagues d’attaques terroristes « djihadistes », telles que les qualifient les Burkinabè, représente pour eux un idéal à défendre. Ce thème important reste présent dans le nouveau livre (voir chapitre 3). Les éditeurs scientifiques partent de l’idée, très juste, que ce qui relève des « traditions » doit être appréhendé à travers des cadres conceptuels religieux, politiques, sociaux et artistiques entre lesquels les frontières sont souvent poreuses (p. 30-33). Des arguments solides, notamment linguistiques - il n’y a guère de termes dans les langues locales pour traduire ces notions - soutiennent cette position avec pertinence.
Les divers chapitres martèlent que, loin d’être figée, la tradition évolue sans cesse. C’est dans le dernier chapitre que la définition à notre sens la plus pertinente de cette tradition apparaît et il n’est pas fortuit que ce soit à propos d’un rite.
« Tout rituel loin d’être une mécanique de reproduction simple propre à une communauté ou une autre est tout au contraire le vecteur le plus élastique de sa transformation constante et nécessaire puisque les règles posées et vécues comme éternelles, soit la tradition, et en ce sens totalement légitimes, vont justement permettre de vivre le présent le plus actuel en l’intégrant dans l’héritage et en assurant sa prise en charge. On s’entend en définitive sur ce qui est essentiel au nom de ce qui s’est toujours
fait alors que l’on porte les changements les plus inédits qui témoignent de l’évolution nécessaire du monde et cela seulement parce que ce jeu intervient à travers un héritage commun, une mémoire partagée rendue possible par ce double mouvement ».
« Stratégie scénographique pour l’établissement négocié d’un ancêtre » commente un matériel ethnographique datant de 1990 duquel est issu un film[4]. Pour sa famille, il s’agissait d’ancestraliser Bidunté Da, personnage hors norme, par des funérailles traditionnelles authentiques.Fils de devin et grand chasseur d’éléphants, il a terminé sa carrière comme chef de canton dans la Haute-Volta coloniale. Or son peuple, les Lobi, aura été l’un des plus réfractaires d’Afrique de l’Ouest à l’administration coloniale française… La construction par la famille du rite adéquat est analysée et commentée de manière très éclairante. En effet c’est sans doute dans le rite qu’on perçoit le mieux ce qui se joue dans l’adaptation à ce que, faute de mieux, on peut appeler « la modernité » à l’instar des Burkinabè[5].
De manière générale, l’ouvrage privilégie les exemples les plus avancés dans la voie de l’adaptation et de la transformation et c’est à la fois sa force et sa faiblesse car décrire l’actuel est important, mais la charnière avec les rites ancestraux est le meilleur lieu pour saisir les enjeux. Le livre donne par ailleurs la part belle aux Mossi qui constituent un peu plus de la moitié de la population autour de Ouagadougou. L’autre moitié relève d’identités ethniques diverses dont certaines ont une parenté culturelle évidente. Néanmoins, elles se ressentent comme distinctes, l’usage courant d’une soixantaine de langues dans le pays en étant d’ailleurs le signe. Alors que les Mossi ont constitué un puissant royaume, la plupart des autres sociétés ont eu une organisation « acéphale », or ces caractéristiques marquent les manières de vivre et de penser des uns et des autres. Un certain antagonisme (qui ne tient pas qu’à cela) est d’ailleurs perceptible entre le nord du pays, mossi, autour de Ouagadougou et la partie sud ethniquement bigarrée.
Les onze chapitres de l’ouvrage sont assez disparates du fait du parti pris légitime des auteurs déjà mentionné. À leur lecture, on est saisi par une impression de bouillonnement, de créativité intense et de fluidité des pratiques. Certaines de celles-ci restent ancrées dans des rites ou usages culturels forts anciens ou s’affirment comme telles, d’autres se sont déjà allègrement emparées de nouveaux outils technologiques et de cadres de pensée imprégnés d’individualisme, l’un n’excluant d’ailleurs pas nécessairement l’autre.
Le premier chapitre « User des traditions au risque du dévoilement : réflexions à partir des royautés moose du Burkina Faso » traite des chefs et cours que les Mossi ont conservés au sein de l’état moderne centralisé. Or la force, aujourd’hui surtout morale, de ces institutions est conditionnée par une adhésion à la tradition et à ses secrets. C’est pourquoi une confusion trop forte entre pouvoirs traditionnels et politiques, bien que tentante pour un groupe dominant comme les Mossi, peut se révéler plus dangereuse que porteuse et ils en sont conscients. De manière générale et au-delà des Mossi, la psychologie burkinabè répugne à un tel mélange et valorise la laïcité.
Le deuxième chapitre « Autorité et pouvoir en pays bissa : immanence de la tradition » s’intéresse à une autre chefferie, celle des Bissa(moins de 5% de la population). L’argument en est que savoir s’opposer à la tradition pour la transformer est objectivement une capacité clé dans l’exercice du pouvoir traditionnel. Vérité générale sans doute, que d’autres travaux par exemple l’histoire du tout petit royaume des Gan[6], ont déjà montrée en creux.
« Déboires et résistances d’une tradition pluraliste : la religiosité tranquille à l’épreuve de la crise au Burkina Faso », dépeint la nostalgie des Burkinabè évoquée au début de ce compte-rendu. Celle-ci s’accompagne souvent de l’espoir qu’une revitalisation des « traditions » religieuses « animistes » pourrait contrer les poussées fondamentalistes issues de l’islam et de l’évangélisme radicaux.
Le quatrième chapitre, « FaSo Kudumdé, un engagement pour la visibilité des religions traditionnelles africaines », rend compte des prémisses de la mise en place d’une religion traditionnelle œcuménique. Le pan « animiste » de la religiosité n’avait jusque là pas de visibilité à la différence de l’islam et du christianisme car le foisonnement de peuples ayant chacun sa spiritualité faisait obstacle à sa représentation nationale. L’équilibre règne désormais puisqu’une journée fériée est désormais dédiée aux traditions « animistes ». Ce chapitre fait écho à un mouvement très large qui dépasse les frontières du Burkina Faso[7].
« Sous l’étoffe Faso dan Fani : les représentations des traditions dévoilées depuis une perspective de genre » documente l’incitation actuellement faite aux citoyens (et reprise de la période de la révolution de Thomas Sankara) de porter des cotonnades traditionnelles. Ici se mêlent tradition, politique et économie. Or, les nouvelles conditions de production passent aussi par un changement de genre des artisans, puisque les femmes ont aujourd’hui remplacé les hommes pour fabriquer ces étoffes.[8]
Le sixième chapitre « Raboog-Welgré à Ouagadougou : actualité du lévirat en contexte religieux pluriel » met à mal certains stéréotypes en dévoilant la perspective des femmes mossi sur cette institution qui peut sembler archaïque.
Les septième et huitième chapitres « Porter ou donner un prénom « traditionnel » : de la nomination à la pluralité religieuse et sociale burkinabé » et « Variations contemporaines de la tradition onomastique dans une famille moaaga » se penchent sur la dation des noms personnels en milieu mossi. Cette question qui touche la personne dans sa profondeur et son intimité est un sujet classique en ethnologie. Le premier texte passe en revue de manière panoramique les pratiques en contexte citadin et se limite pour l’essentiel à l’actuel, le deuxième traite le sujet lu en profondeur avec une étude longitudinale d’une famille sur trois générations.
« La semaine nationale de la culture : laboratoire de création artistique ou lieu de préservation de la tradition ? » relate la mise en place de cet événement culturel sous la Révolution sankariste et l’évolution qui l’a éloignée de l’utopie révolutionnaire. Il est dommage que dans un texte traitant de culture au Burkina Faso, « pays des masques », rien ne soit dit du Festima, festival biennal qui se tient à Bankuy, près de Dédougou, créé en 1996 afin de promouvoir et de préserver les pratiques traditionnelles liées au port du masque[9].
« Des arachides dans mon sac : quand les conteurs et conteuses burkinabè interprètent la tradition »est un tour d’horizon des pratiques des néo-conteurs du Burkina Faso telles qu’elles existent depuis plus de vingt ans. Ces usages,qui ont quasiment disparu même en milieu rural tendent à se professionnaliser. Certains conteurs tiennent toutefois à affirmer leur ancrage solide dans le village avec lequel ils veulent se sentir toujours en continuité. C’est peut-être l’exemple pour lequel l’insertion dans un contexte moderne, donc économique, est le plus avancé.
Pour conclure, je reviendrai aux rites pour attirer l’attention sur l’ouvrage peu connu de Marc Coulibaly[10], pourtant incontournable pour comprendre ce qui se joue dans la fluidité des traditions au Burkina Faso. L’auteur ethnologue est également un initié appartenant à une famille bwaba responsable des masques. Il relate avec finesse et sincérité comment les actions qu’il a entreprises pour insérer la pratique des masques sacrés bwaba dans la modernité (festival, musée) et ainsi la sauver ont engendré des tensions extrêmes dans son entourage et le déchirement qu’il a connu.
Sans le comprendre sur le moment, il menaçait en effet certains fondements essentiels de sa culture.
[1] Alice Degorce, Ludovic O. Kibora, Katrin Langewiesche (dir.) 2019 Rencontres religieuses et dynamiques sociales au Burkina Faso. Dakar, Amalion, 344 p.
Réédition en anglais e cours : Alice Degorce, Ludovic O. Kibora & Katrin Langewiesche (Eds) à paraître 2026. Religious Encounters and Social Dynamics in Burkina Faso. Dakar, Amalion,
[2] Recension de l’ouvrage par Pietro Fornasetti. https://journals.openedition.org/assr/64359
[3] Expression reprise de René Otayek (dir.). Dieu dans la cité. Dynamiques religieuses en milieu urbain ouagalais, Talence, CEAN, 1999, 172 p. qui figure d’ailleurs dans le titre de l’un des chapitres.
[4] Michèle Fiéloux et Jacques Lombard 1998. Les Mémoires de Bidunté Da. https://www.anthropoweb.com/fielouxlombard/embed/58/2/?title=1&auteur=1&embed=true&share=true&playlist=true&subscribe=true&fromWm=1&preload=auto&
[5] Voir par exemple l’ouvrage de Jean-Pierre Jacob 2023. Les Winye du centre-ouest Burkina Faso. Mort mariage et naissance dans une société de la frontière. In Fine éditions d’art
[6] Daniela Bognolo, 2010. Les Gan du Burkina Faso. Reconstitution de l’histoire et de la symbolique d’une royauté méconnue. Paris – Genève, Hazan & Fondation culturelle Musée Barbier-Mueller
[7] Les travaux d’Agnieszka Kedzierska Manzon analysent les néo-paganismes qui se mettent actuellement en place. Voir par exemple l’ouvrage de 2023 Corps rituels. La fabrique du religieux en pays mandingue (Mali, Guinée, Côte d'Ivoire), Paris, Éditions de la FMSH (nouvelle édition en anglais 2026 Ritual, Embodiment, and Agency: Making Religion in Contemporary West Africa. Chicago, Hau Books).
[8] Rappelons qu’un documentaire plein de sensibilité avait déjà mis le doigt sur ce changement de genre dans un contexte voisin, celui de la fermeture de l’usine textile de la ville de Koudougou : Michel K. Zongo 2014.La Sirène de Faso Fani. Prix Anthropologie et développement durable. https://www.comitedufilmethnographique.com/oeuvre/la-sirene-de-faso-fani/
[9] En mai 2026, il a présenté 19 sociétés de masques. Un colloque international et pluridisciplinaire a également eu lieu à l’Université Daniel-Ouezzin-Coulibaly de Dédougou, avec 61 communications autour du masque et des patrimoines culturels africains. En parallèle se sont tenues une foire commerciale et des animations populaires.
[10] 2008. Des masques culturels au masque muséifié : leurs usages et représentations à travers l'itinéraire d'un chercheur. Binche, Musée International du masque.