L'extinction des vaches de mer : roman

Recension rédigée par Nathalie Cassou-Geay


Surprenant. Déroutant. Intime. Brutal. Violent. Gênant.

La liste des adjectifs verbaux n’est pas exhaustive, tant s’en faut, pour décrire ce « roman », mi-essai, mi-journal intime ; quant à sa portée, elle ne se ressentira qu’après coup, la dernière page tournée et l’ouvrage rangé.

Adèle Rosenfeld déstabilise le lecteur, l’amenant, avec une écriture ample, poétique – et parfois emphatique – à être le témoin d’une extinction, celle de la Rhytine de Steller (Hydrodamalis gigas), communément appelée « vache de mer », découverte par le naturaliste Georg Wilhelm Steller en 1741, et officiellement déclarée disparue en 1768, soit vingt-sept ans après. En prenant appui sur le journal de Steller, jeune scientifique avide de découverte et impatient de laisser son nom à la postérité, l’auteure retrace une mort annoncée : la rhytine, peu farouche, est une proie de choix. Tout ou presque de son anatomie est propre à la consommation, son lait, sa viande, sa graisse. Elle fera les frais de sa réputation et sera chassée jusqu’au dernier membre de son espèce.

Outre la violence issue de cette chasse intensive, l’auteure met en avant une concupiscence assez gênante, une sensualité déroutante, de la part des hommes de l’expédition, mais aussi dans les descriptions du scientifique : « (…) l’animal agitait les pattes et la queue, émettait quelques cris, un objet pitoyable à la merci des gourdins et des haches que les plus mal nourris s’étaient empressés d’aller chercher avant de battre la chair dans la plus violente des confusions, s’arrachant la poitrine gorgée de lait, se ruant sur les parties génitales, plantant tout ce qu’ils avaient à planter, entaillant au passage les autres affamés. Steller regardait la scène avec un mélange de mépris et de stupeur ouaté d’une pitié brûlante aussi vive que la honte pour l’innocence de l’animal et la cruauté des hommes (…) » (page 97).

Toute ressemblance avec des faits et des événements récents serait-elle purement fortuite ?

Et puis, dans une digression poétique, une idée en amenant une autre, un mot en évoquant des différents, singuliers mais reliés, la narration passe au temps présent, et le lecteur quitte le détroit de Béring pour les murs intemporels d’un Ehpad. La narratrice s’y trouve avec son grand-père, mourant, désorienté, ni là ni ailleurs, île perdue entre deux continents, entre deux réalités. Le propos se veut déstructuré, comme la mémoire, comme les souvenirs, animé par une seule volonté, celle de la dé-extinction : faire revivre les souvenirs du grand-père, faire revivre les vaches de mer.

Ce n’est que le livre fermé, remisé dans la bibliothèque, la stupeur passée, que l’ouvrage d’Adèle Rosenfeld prendra – ou non – toute son ampleur, selon les échos intimes et personnels de chaque lecteur.

Avec cependant un trait commun dans tous les cas : la bestialité humaine et son penchant pour la destruction.