Les relations franco-iraniennes au miroir de la guerre Iran-Irak, 1980-1988 : nouvelles approches

Recension rédigée par Christian Lochon


Cet ouvrage reprend l’essentiel de la thèse de doctorat soutenue par l’auteur à la Faculté des Études Mondiales de l’Université de Téhéran. Notre confrère J.C. Voisin, membre du jury, en a écrit la préface (p.13). L’auteur souhaiterait contribuer à la compréhension des rapports franco-iraniens après la Révolution islamique et comprendre pourquoi les relations franco-iraniennes ont vacillé entre l’amitié et l’animosité totale (p.23).

Le lecteur sera frappé des ressemblances entre les évènements de la période 1980-1988 et ceux qui se passent actuellement, que ce soit dans les déclarations des responsables politiques de l’Iran menaçant les pays arabes voisins, procédant à la fermeture du Détroit d’Hormuz, ou luttant contre « l’Ouest collectif « satanique » (p.19). En 1980, la France, comme les pays importateurs de pétrole, voulait empêcher déjà l’internationalisation du conflit et sauvegarder la liberté de la navigation dans le Golfe persique (p.98).
Déclenchée le 22 septembre 1980 (p.21), la guerre entre l’Iran et l’Irak peut avoir eu comme cause le conflit entre impérialismes iranien et irakien, ou une guerre ethnique entre un régime « irano-islamiste » et un régime « arabiste » (p.48), ou l’alliance de l’Iran et d’Israël avec l’impérialisme américain contre l’Unité arabe, ou simplement un affrontement Sud-Sud (p.41).
En tout cas, l’Irak lance le conflit après avoir pressenti une supériorité de puissance par rapport à l’Iran (p.56). Doté d’une bonne situation financière, l’Irak était, en 1979, devenu la destination de nombreux immigrés venus d’Égypte, de Jordanie, du Maghreb (p.78). Pour l’Iran, une grande partie de ses infrastructures demeurait d’origine américaine, ce qui rendait difficile la
possibilité de mener une guerre sans les États-Unis (p.73).
La politique étrangère iranienne, volontairement « ni orientale, ni occidentale », s’est manifestée dans l’exportation de la Révolution islamique et la sauvegarde de la sécurité
nationale (p.33). Pour Hamit Borarzlan, l’État iranien s’attribue la mission historique de protéger la communauté religieuse qui dépasse les frontières nationales et de lutter contre le mal universel (p.54).
Le vacillement de la politique étrangère de l’Iran entre le Chef de la Révolution au Moyen Orient et la normalisation avec les voisins peut être considéré comme le résultat de l’interaction entre les idées révolutionnaires des politiciens iraniens et les contraintes de l’environnement régional (p.61).

L’Iran post-révolutionnaire fonde son expansionnisme régional en exportant la Révolution à l’ensemble de l’Oumma en s’appuyant sur trois concepts-clés, le tiers-mondisme, l’Oumma et le chiisme (p.68). De ce fait, les concepts coraniques de moustaz’afin (opprimés) et de moustakbarin (oppresseurs) ont été utilisés dans les discours nationalistes pour désigner les nations opprimées défendues par l’Iran contre les États occidentaux ennemis (p.69).
L’implication de la France face aux deux guerres israélo-arabes de 1967 et de 1973, au grand dam des États-Unis, avait jeté les bases des rapports franco-irakiens (p.54). Les industries militaires françaises incitèrent la France à se rapprocher de l’Irak (p.34) lorsque la France obtint en 1975 des concessions pétrolières en échange de contrats militaires (p.75). D’où la collaboration militaire importante au début de la guerre Iran-Irak (p.38). En 1979, l’Irak était devenu le plus grand partenaire de la France au Moyen-Orient et son deuxième fournisseur de pétrole (p.79). En 1981, des avions israéliens détruisent les deux réacteurs nucléaires irakiens
installés par la France en 1976 (p.96). La même année, la France livre des Mirage F1 à l’Irak (p.107). En novembre 1982, le Président Mitterrand déclare « Nous ne voulons pas que l’Irak soit vaincu dans cette guerre » et fait livrer à Bagdad des avions Super Etendard (p.116) tandis que les pilotes irakiens sont entraînés sur la base aéronavale de Landivisiau en 1983 (p.129). L’endettement irakien vis-à-vis de son partenaire français passe de 15 milliards en 1981 à 28 milliards en 1988, tandis que la situation conflictuelle éloigne les entreprises étrangères de l’Irak (p.119) et paralyse la capacité irakienne d’exporter son pétrole (p.121). L’utilisation des armes chimiques par l’Irak entraîne la critique de la France à l’égard du Baath. En 1988, l’utilisation d’armes chimiques par l’armée irakienne contre des compatriotes kurdes devient un sujet de contentieux entre les deux pays (p.123).

En 1974, un contrat nucléaire franco-iranien avait été signé, l’Iran achetant à la France cinq centrales nucléaires et prêtant à Paris un million $ pour la construction d’une usine Eurodif en France (p.80). En 1979, la France avait accueilli le Guide de la Révolution islamique. L’image du pilote français qui accompagnait le Guide constituait la principale illustration représentant la France dans le public iranien (p.18). Pourtant, en 1980, la majorité des contrats commerciaux entre la France et l’Iran est résiliée (p.91). En 1981, le Président Bani-Sadr fuit en France avec le chef des Moudjahidine opposants au Régime (p.112). Le représentant permanent de l’Iran à l’ONU déclare alors que la France est passée au statut de cobelligérant. La foule à Téhéran assiège l’ambassade de France mais grâce à l’entremise de l’ambassadeur algérien, les ressortissants français peuvent quitter l’Iran. Le 31 juillet 1984, les Gardiens de la Révolution détournent un airbus d’Air France qui assure le vol Paris- Francfort vers Téhéran (p.134). L’Iran bombarde, voire arraisonne, des navires français dans le Golfe persique (p.138), vise le TGV Paris-Marseille en 1983, provoquant la mort de 3 personnes, blesse 20 passagers d’un autre TGV dans la Drôme et en blesse 32 autres à Marseille. A Paris, en 1986, d’autres attentats provoquent la mort de 13 personnes et en blessent plus de 300 autres (p.139).

En 1983, les Super Etendards irakiens bombardent les îles de Kharg et Surri. Les batailles sur le Golfe Persique atteindront leur apogée entre 1986 et 1988 (p.148). La Communauté européenne aura envoyé, en 1987, 36 navires de guerre dans la région. La France déploie le porte-avion Clemenceau à l’entrée du Golfe d’Oman. Il en résultera que l’approvisionnement énergétique de la CEE en provenance du Golfe Persique passera de 50% en 1981 à 25% en 1987 (p.150). En 1986, la normalisation avec la France peut être interprétée comme la prise en compte des responsables iraniens qu’ils ne peuvent atteindre leurs objectifs qu’en se réconciliant avec les pays occidentaux et les pays voisins du Golfe persique (p. 65). Mais Vahid Gordji, interprète de persan, accusé d’avoir participé aux attentats de Paris de 1986, se réfugie à l’ambassade d’Iran (p.164). Il y sera auditionné le 29 novembre 1987 et autorisé à rentrer en Iran, après la libération des deux otages Roger Auques et JL Normandin au Liban et le rapatriement du consul de France Paul-Marie Torri retenu dans l’ambassade française de Téhéran (p.165). Des négociations à Genève en juin 1988 aboutiront à la réouverture des ambassades (p.143).

Les Iraniens auront multiplié les attentats contre les bâtiments français à Beyrouth, fait assassiner l’ambassadeur français au Liban Louis Delamare en septembre 1981 (p.113), procédé à l’enlèvement d’otages français, en 1982 (p.117) puis de trois diplomates en 1985 (p.136). La libération de ces otages aura eu lieu en juin 1986 puis en mai 1988 ; le chercheur Michel Seurat sera mort en détention en mars 1986 (p.156). De même, l’installation des forces françaises internationales à Beyrouth provoque l’hostilité des soutiens pro-iraniens locaux qui déclenchent le 23 octobre 1983 deux attentats sanglants avec des véhicules piégés contre les
forces américaines installées près de l’aéroport qui fait 241 victimes et contre les soldats français dans l’immeuble du Drakkar tués au nombre de 58. L’ambassade américaine à Beyrouth subira un attentat le 20 septembre 1984 (p.133). Ces facteurs ont influencé les
discours et les actions des autorités politiques des deux pays (p.183). De 1986 à 1988, les responsables iraniens auront adopté une hostilité constante envers la France, insistant sur le fait que la France et le bloc impérialiste s’est confrontée à l’Iran et au bloc musulman (p.194) alors que les Français s’abstenaient toujours d’évoquer les litiges irano-français (p.184).

Aujourd’hui, le Baath irakien a disparu, la République islamique est au bord d’un changement générationnel et le système bipolaire s’est effondré (p.197). Le président irakien se considérait alors comme le chef du Bloc progressiste à la différence de l’Iran qui est retourné en arrière avec la Révolution islamique (p.201). Aussi M. Forughi estime que la compréhension de la politique étrangère de l’Iran vacillant pendant les quarante dernières années entre l’hostilité et la réconciliation avec l’Occident exige plus d’études historiques (p.202). La sienne, en tout cas, nous donne quelques clés sur les réactions actuelles de l’Iran à l’attaque américano-israélienne de 2026.
Le lecteur appréciera les sources puisées dans les archives du Ministère français des Affaires étrangères, la bibliographie et la sitographie (p.205 à 225).