| Auteur | Guillaume Gaudin |
| Editeur | Anarchasis |
| Date | 2025 |
| Pages | 318 |
| Sujets | Découverte et exploration espagnoles Philippines XVIe siècle XVIIe siècle Philippines 1521-1898 |
| Cote | 70.095 |
L’ouvrage étudie la conquête hispanique des Philippines aux XVIe et XVIIe siècles en la replaçant dans un espace impérial très large, allant de l’archipel philippin au Mexique, à l’Espagne et au Pacifique.
Guillaume Gaudin décrit cette conquête comme une entreprise inachevée, confuse et profondément dépendante des circulations océaniques, des savoirs pratiques et des reconfigurations politiques de l’empire espagnol. Il interprète cette conquête comme une expérience de distance extrême, matérielle, politique et cognitive.
L’auteur alterne les échelles d’analyse et de perspectives pour relier le terrain de la conquête aux aléas du pouvoir au Mexique et en Espagne, aux débats savants madrilènes sur le partage du monde, ainsi qu’aux contraintes de navigation et aux régimes des vents du Pacifique.
La présentation du livre indique explicitement que Gaudin « ausculte les régimes des vents » en les articulant aux savoirs de terrain des aventuriers, ce qui suggère que l’environnement maritime est traité comme un facteur structurant de l’histoire politique et militaire. Le point crucial est le retour des Philippines vers l’Amérique : Guillaume Gaudin rappelle ailleurs qu’à partir de 1565 la liaison ne devient praticable que par la réussite du « tornaviaje » d’Andrés de Urdaneta, liée non seulement à ses calculs et à sa compétence cosmographique, mais aussi aux connaissances acquises au fil de ses relations avec des navigateurs asiatiques, à sa maîtrise du malais et de plusieurs langues locales, ainsi qu’à son expérience du climat et des routes régionales. Ainsi Urdaneta a pu trouver la route de retour vers la Californie et la Nouvelle-Espagne.
En effet, les Espagnols n’entraient pas dans un espace vierge, mais dans un monde déjà structuré par des circuits maritimes, des pratiques de cabotage et des connaissances locales de la mer et des mouillages. Avant l’arrivée espagnole à partir de 1565, certaines places portuaires des Philippines, notamment à Mindanao, Cebu et Luzon, étaient déjà des carrefours fréquentés par des marchands et des marins venus du Japon, de Chine et de l’Asie du Sud-Est. Ces savoirs indigènes furent indispensables mais rarement reconnus comme tels, parce que l’écriture impériale tend à attribuer la réussite aux seuls acteurs hispaniques.
Dès lors, la conquête des Philippines peut se lire comme une entreprise de captation, de traduction et de requalification de savoirs indigènes et asiatiques dans des catégories impériales espagnoles, ce qui invite à voir la navigation du Pacifique non comme une prouesse strictement occidentale, mais comme une construction hybride dont l’archive coloniale a largement effacé les co-producteurs non européens.
Là où d’autres historiens, notamment Gruzinski, expliquent surtout l’empire par les médiateurs, les circulations, les transferts culturels et le décentrement de l’histoire européenne, Gaudin montre que l’empire espagnol aux Philippines restait aussi suspendu à des conditions océaniques très concrètes. Aussi, comme Gruzinski, Gaudin refuse un récit national ou purement métropolitain de l’empire et privilégie des jeux d’échelles reliant Europe, Amériques, Asie et acteurs intermédiaires.
Gaudin a la même approche que Sanjay Subrahmanyam avec « ses mondes connectés », soutenant l’idée que l’histoire moderne s’explique à l’interface entre niveaux locaux, régionaux et suprarégionaux plutôt que dans des espaces cloisonnés. Ainsi, Gaudin alterne les focales entre la conquête locale des Philippines, les décisions prises au Mexique et en Espagne, et les connexions pacifiques à grande échelle.
Par contraste, un historien comme J. H. Elliott a surtout mis l’accent sur la monarchie composite, les arrangements entre couronne et élites locales, ainsi que sur les tensions entre forces centralisatrices et centrifuges dans l’empire espagnol.
La comparaison avec Lauren Benton est utile parce qu’elle décrit les empires comme des ensembles « irréguliers », faits de couloirs, d’enclaves, de voies maritimes et de souverainetés partielles plutôt que comme des blocs territoriaux continus. Sur ce point, Gaudin paraît très proche d’elle : la domination espagnole aux Philippines ressemble moins à une pleine maîtrise territoriale qu’à une présence nouée par des routes, des ports et des couloirs océaniques.
En résumé, on peut dire que Gaudin combine trois traditions historiographiques sans se confondre avec aucune : le décentrement global de Gruzinski, les connexions multi-scalaires de Subrahmanyam et l’attention de Benton aux empires discontinus. L’originalité de la thèse de Gaudin est d’avancer que l’empire espagnol n’est pas seulement un ordre politique ou culturel, mais une construction précaire dépendante d’un savoir environnemental sur la mer.
En conclusion, cet ouvrage est historiographiquement ambitieux et stimulant, parce qu’il relit la conquête des Philippines à partir de la distance, de la logistique et des connexions transpacifiques plutôt qu’à partir d’un récit héroïque de l’expansion espagnole. Il pourrait être perçu comme une « contre-histoire inédite des Grandes découvertes » par sa démarche historiographique de décentrement faite d’incertitudes, de médiations et d’ajustements. La conquête des Philippines ne peut être comprise qu’en tenant ensemble violence coloniale, communication impériale, environnement maritime et savoirs de circulation.
Ce livre est une analyse concrète des médiations, des contraintes océaniques et des fragilités de la domination impériale. Ces différents niveaux d’analyse gagnent en richesse, mais il pourrait avoir une dispersion argumentative si les articulations entre échelles ne sont pas constamment maîtrisées.