La mort du roi Tsongor : roman

Auteur Laurent Gaudé
Editeur Actes Sud
Date 2002
Pages 204
Sujets Littérature
XXIe siècle
Cote 50.468
Recension rédigée par Nathalie Cassou-Geay


Roman à l’intersection entre épopée et tragédie, La Mort du roi Tsongor est un écrit admirable, tant dans le fond que sur la forme retenus par Laurent Gaudé. L’auteur s’est, avec maestria, appliqué à renouveler le genre de la tragédie, tout en la plaçant dans un lieu loin de la Grèce antique ou de l’Angleterre shakespearienne, un empire qui pourrait être africain, celui de Massaba, gouverné d’une main ferme par le roi Tsongor.

Fils renié, Tsongor s’est juré d’établir un royaume qui ferait oublier celui de son père, plus vaste que celui qu’on lui refusait. Il y réussit, au terme de vingt années de guerres, de tueries, d’asservissements et de conquêtes. Au lendemain de son ultime bataille, devant Katabolonga, le dernier survivant de la dernière province non soumise, une promesse est échangée : Tsongor laisse la vie sauve à Katabolonga et fait de lui son « porteur du tabouret d’or » ; Katabolonga lui jure, quant à lui, d’être celui qui mettra un terme à sa vie.

Le temps passe, dans la paix et la prospérité, puis vient le jour où Tsongor doit marier sa fille, Samilia, à Kouame, un prince allié. Mais ce jour-là, précisément, Sango Kerim, un ami d’enfance de Samilia, revient. Or Sango Kerim et Samilia ont échangé, enfants, une promesse d’union. Auquel des deux prétendants Tsongor doit-il marier Samilia ? Incapable de se décider, il met fin à ses jours devant Katabolonga, après avoir confié à son plus jeune fils la mission de bâtir sept tombeaux sur son immense empire, dont un pour l’accueillir.

À la mort du roi Tsongor, les deux prétendants se retrouvent face à face : « Soit, maintenant, c’est la guerre. Et ce fut la guerre ».

Comme dans toute tragédie antique, Laurent Gaudé invoque les grands thèmes immuables : la fatalité implacable et ses conséquences irréversibles ; l’opposition amoureuse et la femme comme prétexte au conflit - Samilia portant ici le masque d’Hélène de Troie - ; la destruction collective, l’issue sanglante et la perte définitive des tragédies d’Eschyle ou de Sophocle. Aucune réconciliation n’est possible, même lorsque Samilia se retire du jeu.

La Mort du roi Tsongorévoque aussi, bien sûr, les grandes œuvres de Shakespeare : comme le roi Lear, le roi Tsongor fait des choix qui déclenchent une spirale de chaos et la désintégration du pouvoir ; comme dans Hamlet, Macbeth ou Othello, la violence est le moteur de la tragédie, entraînant la mort, la folie et la ruine, qui s’alimentent elles-mêmes.

Mais ce roman ne peut se résumer à un simple hommage, tant les personnages brossés par l’auteur ont une stature inoubliable. C’est notamment le cas de Katabolonga, l’esclave devenu, au fil des années, l’ami, et pour lequel la vengeance s’est mutée en fidélité. Et évidemment, le fils cadet, Souba, qui passera toute son existence loin de Massaba, n’en entendra que des échos diffus, et parcourra tout le royaume pour tenir la promesse faite à son père. C’est en lui, et en lui seul, que réside l’unique lueur d’espoir.

En transposant de façon moderne les structures classiques, Laurent Gaudé livre un formidable roman, intense, poétique, qui pose toujours et encore les éternels questionnements de l’Homme : sa fidélité et sa trahison, sa faiblesse et sa force, son empathie et sa violence, son courage et sa lâcheté…

Un titre qui mérite amplement le prix Goncourt des lycéens 2002.