L’Archipel des séismes

Recension rédigée par Nathalie Cassou-Geay


Le vendredi 11 mars 2011, à 5h46 UTC, un tremblement de terre de magnitude 9,1 est enregistré, à 130 kilomètres à l’est de la région de Tōhoku, au Japon. La localisation de l’épicentre, dans l’océan Pacifique, provoque un gigantesque tsunami : des vagues jusqu’à 30 mètres de hauteur qui ravageront 600 kilomètres de côtes et s’enfonceront jusqu’à 10 kilomètres dans les terres. Si le bilan des morts et des disparus du tremblement de terre est « modeste », du fait des constructions parasismiques japonaises, celui du tsunami est plus lourd : 90% des 19000 morts et disparus seraient des victimes du tsunami.

À ces deux catastrophes, s’est très vite adjointe une troisième : quatre centrales nucléaires, les plus proches de l’épicentre, ont subi de plein fouet l’onde du tremblement de terre et la violence du raz-de-marée. Dans la centrale Fukushima-Daiichi, la plus ancienne, les six réacteurs se sont automatiquement arrêtés lors du séisme ; mais moins d’une heure après, les protections du site - conçues pour des vagues de près de 6 mètres - furent submergées par des vagues de 14 à 15 mètres. Fragilisés par l’onde de choc, le tsunami et l’interruption du refroidissement, trois des six réacteurs entrent en fusion et explosent, les 12, 13 et 14 mars 2011, entraînant un dégagement de matériel radioactif très important dans l’atmosphère et l’eau de mer.

L’archipel est sous le choc ; le monde en émoi ; les populations déplacées sans ressources ; et le gérant de la centrale, Tepco, pointé du doigt.

Passé le moment d’urgence, vient celui de la réflexion et de l’analyse, dont témoigne ce recueil : tous les textes sont rédigés par des Japonais et ont été publiés en revue dans les mois suivant la triple catastrophe. Après un avant-propos de deux auteurs français, la parole est donc donnée aux Japonais. Écrivain, enseignant, historien, photographe, poète… C’est leur point de vue qui va être décliné dans trois parties : « Les faits », puis « Fictions, écrire quand même », avant de se refermer pour un temps sur « Le rire du désespoir en guise de conclusion ».

Dans son avant-propos, « La cendre des cerisiers », Philippe Forest souligne l’intérêt même de ce recueil : « C’est dans de telles conditions que se pose la question extraordinairement complexe de la relation qui peut et doit désormais s’établir entre les hommes […] Une telle proposition doit être d’autant plus fortement affirmée que l’on a pu constater, dans l’après-coup du 11 mars, chez certains commentateurs français plutôt mal inspirés, comment l’exaltation d’une spécificité japonaise - la fameuse "âme nippone", censée surmonter mieux la souffrance physique et morale -, débouchait sur un inacceptable relativisme qui minorait le malheur sous prétexte que celui-ci serait différemment ressenti au sein d’une culture aussi étrangère. Comme si, bien que s’exprimant selon des codes autres que les nôtres, l’épreuve de la mort, de la perte, du deuil n’était pas la même, aussi cruelle et dévastatrice, pour tous les hommes ! » (pp. 28-29).

Il était plus que nécessaire de traduire, de lire, d’entendre et d’écouter le témoignage des Japonais, par la voix de vingt-quatre auteurs - écrivains, enseignants, journalistes, sociologues - qui rapportent au monde leur vécu.

La première partie revient donc sur les faits : la chronologie des événements, la situation géographique de cette région du Japon, des précisions sociologiques et politiques. Écrits à la première personne, ces témoignages plongent le lecteur dans l’intime, tout en conservant la distance provoquée par les chiffres, les dates, les taux de radiation… Des noms sont cités, des responsables désignés. Mais plus qu’un procès d’intention, les témoignages sont aussi des remises en cause d’une certaine culture, d’une mentalité, d’un état d’esprit.

Progressivement, les propos se veulent plus dénonciateurs, mais aussi plus réflexifs et littéraires : les mythes sont évoqués - Godzilla -, tout comme les coutumes ancestrales, et des ponts sont établis avec d’autres cataclysme - Hiroshima. Il ne s’agit plus de penser la lutte entre l’Homme et la Nature, mais entre Hommes eux-mêmes.

Puis, dans une deuxième partie - et selon les mots de Akasaka Norio, qui estime que « Conter, c’est apaiser les esprits. » -, les écrivains réagissent avec leur arme propre : leur plume. Le propos se veut plus polémiste, voire plus violent. Ce ne sont plus la première ni la deuxième catastrophe qui sont analysées, mais la troisième, l’accident nucléaire : la sécurité, la gestion, le déplacement des populations, les protocoles mis en place… Les auteurs dépassent alors les frontières habituelles, pour se rebeller contre le verbe akirameru ; renoncer. Pour évoquer toutes ces petites choses disparues à jamais, comme dans le magnifique texte de Sekiguchi Ryōko, « Le goût de Fukushima » : « Je pense à tous les goûts qui n’existent plus. »

De fait, la triple catastrophe peut être le départ d’un nouveau chemin, d’une nouvelle vie, de nouvelles règles. Un chemin qui pourrait commencer sous forme d’haikus, de désespoir et de rires : « Archipel des séismes et des tsunamis, centrales et cerisiers en fleurs »

Ce recueil, traduit avec application et talent, enrichi d’un cahier photo, est une porte d’entrée essentielle dans l’esprit et l’âme des Japonais.