L’Institution monétaire de l’Humanité

Recension rédigée par Josette Rivallain


Dès le prologue, cet ouvrage se situe au cœur des débats actuels sur l’avenir, les fonctions, les alternatives solidaires qui se mettent en place autour de la monnaie. Toujours dans une optique interdisciplinaire, l’auteur cherchant à mieux appréhender l’interdépendance et la communication entre les variétés des humains. Nous sommes bien loin de l’aliénation vis-à-vis de l’argent qui s’installe de nos jours. Le livre présente une somme de connaissances et de travail inhabituelle, grâce à la grande culture de l’auteur acquise à la faveur de la lecture d’ouvrages d’anthropologie des XIXe et XXe siècles et de ses voyages. Ces précieuses informations s’expriment ici librement dans un style et un mode de présentation inhabituels, décortiquant la notion de monnaie au travers d’un temps très long, les cheminements de ses parcours, avant de traiter de ses aspects actuels, de poser la question de son devenir, une fois éliminée la notion de partage comme fondement de la monnaie.

Cette somme articulée autour d’un prologue et d’un épilogue, de trois parties, est assortie d’un index des noms des auteurs et des personnages cités, d’un index thématique, d’une liste des nombreux encadrés des exemples développés dans le texte. Plaçant les auteurs dans leur contexte, d’Aristote à Karl Polyani, cette approche établit une continuité dans le temps de la diversité des usages de la monnaie, soulignant la complexité des liens que la monnaie permet d’établir.

Sous l’étiquette d’archaïsme, la première partie examine la monnaie dans différents modèles de sociétés, les théories qu’elle a pu susciter avec, à l’appui, l’analyse des contextes correspondants.

La deuxième partie, sous le titre de modernité, nous plonge dans l’évolution du règne de la finance, la complexité de sa mise en place, et s’achève par la constatation, face au poids de l’endettement, de la possibilité de la disparition du cash au profit d’une monnaie dématérialisée.

La troisième partie traite de l’avenir de la monnaie, une fois libérée de l’endettement, et remise dans un contexte sociopolitique.

En préambule, la monnaie est posée comme institution universelle, où que l’on soit, en dépit de la diversité des pratiques et des croyances, établissant des intermédiaires entre les humains, démontrant que les différentes formes de monnaies sont substituables, en établissant la genèse, même si elles apparaissent plurielles et cloisonnables dans leurs usages. L’auteur démontre à quel point les peuples lointains ont pu être considérés comme des primitifs, très éloignés de nos organisations complexes, et comment cette croyance a pu influer sur l’histoire de l’économie et la perception de la monnaie. Il souligne à quel point le monde occidental ne tient compte que superficiellement de la diversité des cultures et des pratiques des différentes sociétés.

La fable du troc, née au XVIIIe siècle en Europe occidentale, est défendue par différents auteurs, associée à la naissance d’un certain monde marchand, qui considérait alors la monnaie comme liée à des échanges commerciaux entre individus. L’Europe, utilisant au départ ce mot dans un sens péjoratif, tenait cet usage comme une survivance de pratiques d’époques où l’on ignorait la monnaie et les unités de compte. Ce mot permettait d’assimiler les échanges locaux à des échanges de cadeaux contre d’autres, soulignant l’inégalité hiérarchisée entre les protagonistes de l’échange.

 Ainsi le troc apparait comme le mythe fondateur du savoir économique, autour de la construction d’un discours autosuffisant lié alors à la rupture entre monnaie et État avec l’introduction du système mercantiliste qui se révèle peu apte à intégrer les coûts sociaux, culturels et environnementaux. La fable du troc introduit une inégalité hiérarchisée entre les protagonistes de l’échange, le commerce constituant l’activité principale.

Pourtant, au XVIIIe siècle, le commerce s’intégrait à un ensemble de relations sociales, entre individus et entre familles, puis des ruptures se sont produites entre philosophie morale et économie politique, visant à une prospérité économique autonome, hors de toute autorité politique (Adam Smith).

La pluralité, la fragmentation des usages monétaires pourraient être considérées comme un compartimentage, montrant que le compartimentage est universel car tout ne s’obtient pas avec de l’argent et n’est pas commercialisable. Car il existe une dichotomie entre les théories économistes et l’usage que les populations font de la monnaie, selon les catégories, l’origine des habitants, y compris à l’intérieur d’un même pays. En situation de crise, pluralités et défiance vis à vis de la monnaie peuvent se développer lors des échanges, mettant l’accent sur la valeur morale de la monnaie, rappelant la variété possible de son statut.

La première partie conclut avec l’analyse des différents termes liés aux opérations monétaires : vente/achat, prêt, emprunt posant la question de qui est qui dans les transactions : si le prix est important sur le marché, il varie en fonction des partenaires sociaux. Toutefois, le savoir économique a été construit autour de l’utopie du politique, ignorant la diversité des aspects des transferts des biens et des rémunérations, tel un simple contrat d’échange, sans égard pour une hiérarchie ou une forme de solidarité. Le troc est la primauté de l’échange marchand. Pourtant, même au cours de nos activités commerciales, apparaissent des liens de clientèle, avec des distinctions entre les acheteurs, la recherche de la fidélisation de clients, au-delà de tout standard hiérarchisé.

Ensuite on assiste à la complexification de l’usage de la monnaie alors qu’elle ne permet pas de tout acquérir, n’est pas une fin en soi, contrairement ce vers quoi tend le bitcoin. D’abord l’auteur explicite le développement d’un nouveau mode d’exploitation au XXe siècle, par la production de survaleurs financières, ne se référant plus à un support matériel, les monnaies devant inspirer confiance en elles-mêmes. Entre stock et équilibre, les pratiques monétaires deviennent informatisées, gérées par les banques, démultipliant les transferts entre comptes bancaires, ce qui aboutit à créer une inflation des quantités de liquidité. Les banques se focalisent sur des visions techniques, hors de tout contexte, financier et économique, simples parties d’un tout, entraînant le lourd poids de l’endettement mondial tant public que privé, jusqu’à la totale privatisation de la monnaie. Or, cette dernière n’est pas une marchandise et le risque de provoquer l’implosion du système est réel.

Que dire des dépôts et des crédits : on est en présence d’un apparent paradoxe des taux d’intérêt qui sont quasi nuls, voire négatifs, correspondant à un système spéculatif de placement et non à des réalités d’investissements. Autrefois, les opérations des prêts des banques étaient en équilibre avec l’argent qu’elles collectaient. Maintenant, la banque recherche un crédit au-delà de l’épargne. La création de monnaies par les banques pourrait leur servir à acquérir des actifs. En effet, prêter a un coût : une banque commerciale est soumise à de multiples risques et l’on fait comme si les activités financières n’avaient pas d’empreinte environnementale. Le crédit est consenti à partir d’un document, ou reconnaissance de dette, signé par le client en faveur d’une banque, rendant possible le paiement et l’annulation de la dette, les dépôts bancaires étant devenus des supports monétaires.

Ainsi doit-on souligner la différence entre la monnaie bancaire et la monnaie centrale. La banque, initiatrice du processus de création monétaire cesse d’être dépositaire de la monnaie, transférée dans les comptes de clients d’autres banques, le cash sortant du circuit bancaire. Au cours des différentes transactions, le volume des activités, des productions suit une vitesse variable : le compte débiteur est remboursé, par le paiement des autres. D’où l’importance de la circulation de compte à compte.

L’entreprise bancaire est atteinte de cécité. Il existe une interdépendance entre les institutions financières, autour de la confiance. La méfiance risquant d’entraîner l’effondrement du système, les banques déficitaires doivent trouver des fonds, voir demander à la Banque centrale de l’alimenter. Quelles sont les relations entre ces deux entités bancaires ? En effet, chaque banque alimente un compte à la Banque centrale. Et c’est au lendemain de 1945 qu’a été mis au point ce système, les économies étant alors dévastées. Après 1980, ont été émis des titres de dette publique afin de placer la

gestion de la société sur un modèle de concurrence et de privatisation. A la suite de la crise de 2008, les Banques centrales ont racheté des titres détenus par les acteurs financiers, puis, à la suite du Coronavirus, les Éats se sont endettés auprès des Banques centrales. Et un apparent paradoxe est maintenu dans la rentabilité des banques commerciales en situation de taux d’intérêt nul ou négatif.

Monnaie de paiement et monnaie de placement sont identiques, avec pour origine le crédit des banques. Les mécanismes spéculatifs s’alimentent sur les bourses. L’auteur nous invite à revisiter l’exploitation des hommes dans les sociétés actuelles, les rémunérations étant sources de revenus pour la finance à travers les dépenses. La captation des surplus est en relation directe avec le travail. Les marges financières sont plus élevées que les marges commerciales, entraînant une liquéfaction des rapports économiques. Se situer au cœur du processus de création de survaleurs permet leur accaparement, nouvelle forme de captation d’un surplus financier. Ainsi, des souhaits sont formulés pour créer des ‘monnaies privées’, afin de s’opposer aux banques commerciales et aux organismes financiers associés, menant à la destruction de la gestion en commun.

Irions-nous vers des sociétés sans cash ? Depuis des siècles, cohabitent nombre de façons de payer. Dématérialiser la monnaie est dangereux. Ainsi, au chapitre V, l’auteur rappelle les différentes valeurs de la monnaie, la variété de ses différents usages, dont la fonction magique de la monnaie, même si, de nos jours, l’on n’en retient que l’aspect pratique.

Le souci environnemental a un poids car les monnaies dématérialisées ont un coût, non seulement en paiement mais aussi en énergie. Alors que le cash dispose d’une certaine plasticité, en lien avec les aspects informels des économies, les habitudes de gestion et d’autocontrôle des budgets par les familles, de conservation de certaines espèces comme instrument de réserve. Et tous ceux qui n’ont pas de compte bancaire ? Comme en Inde où, grâce au cash, les plus démunis peuvent contrôler leurs dépenses.

Face aux risques de digitalisation, d’exclusion financière et de contrôle de la population, la monnaie connait une reprise partielle par une puissance publique. On aboutit à un renforcement de la montée de la privatisation et à la logique de la rivalité, avec l’abandon des fonctions économiques de l’État, le renforcement de son rôle policier, sur le chemin du néolibéralisme. Le bitcoin correspond à une sorte d’anarchisme économique et financier, s’éloignant de toute forme de solidarité, avec des termes financiers mal identifiés ; il apparait comme un moyen de paiement imparfait, avec un rôle dépressif sur l’économie, très énergivore, avec des risques d’autodestruction lors de phases d’intenses spéculations, car ses dimensions sont fortement spéculatives.

Cette approche généreuse et documentée traite la monnaie comme une institution fondamentale dans l’organisation de l’interdépendance des humains, fondement de l’Humanité.