| Auteur | François Joyaux |
| Editeur | Perrin |
| Date | 2024 |
| Pages | 445 |
| Sujets | Colonies françaises Asie Histoire Guerre d'Indochine (1946-1954) Histoire Indochine française Histoire Relations extérieures France 19e siècle-20e siècle |
| Cote |
Si l’histoire de l’Indochine française semble encore bien connue, le présent ouvrage aborde ce pan de notre passé sous un angle novateur. La démarche est principalement géopolitique avec un fil rouge rigoureusement suivi : pendant près d’un siècle, c’est un réel conflit permanent entre la France et la Chine qui se poursuit dans l’espace indochinois. Et ceci que la Chine soit impériale, républicaine ou communiste face à une France tour à tour impériale puis républicaine de gauche ou de droite. Cette étude intègre également les facteurs internes, qu’ils soient ethniques, religieux, politiques et économiques. L’auteur revient notamment sur l’influence prépondérante des missions catholiques, de la Marine, des républicains et, surtout, des francs-maçons dans le processus expansionniste.
François Joyaux, professeur des universités, spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Extrême-Orient, auteur d’une dizaine d’ouvrages sur l’Asie, propose un découpage chronologique du siècle étudié. Ainsi les sept parties : l’intrusion de la France dans les confins de la Chine 1850-70, l ’Indochine base vers la Chine 1870-93, Chine du sud et Siam 1893-1912, nationalisme chinois et communisme 1898-1929, crises, guerres et révolutions 1930-45, entre Chine et États-Unis 1945-49, la fin du conflit « indo-chinois » 1950-56. Les nombreux affrontements militaires de ce siècle ne sont évoqués que dans ce qu’ils sont déterminants dans le suivi politique des multiples ambitions des nombreux protagonistes. Il est exact qu’ils sont l’objet de nombreuses études historiques ou de mémoires de généraux ou d’officiers engagés dans la réalité guerrière.
Particulièrement bien documenté, ce livre fait parfaitement apparaître les ressorts profonds de la réponse chinoise aux empiètements occidentaux dans son propre espace, y compris aussi dans son glacis tenu par des vassaux d’importance différente. De plus, il montre la dynamique propre des Annamites dans leur poussée vers le sud, en Cochinchine au détriment des Khmers, puis dans leur désir profond de réaliser à nouveau l’unité du « Vietnam » contre la volonté de Pékin, à priori peu désireux de sortir d’emblée des accords de Genève. Les États-Unis joueront d’abord un jeu anticolonialiste contre les intérêts français puis anticommuniste contre la Chine. On connaît le résultat.
L’auteur précise : « En colonisant l’Indochine, la France s’était introduite dans les marches chinoises, c’est-à-dire l’aire de rayonnement de sa civilisation et la zone tampon assurant sa sécurité du Midi. Pis encore, à partir de cette Indochine, elle prétendait se tailler un domaine d’influence exclusive dans le sud de l’Empire. Tout le système régional organisé autour de la Chine, empire du Milieu, était ainsi ébranlé. C’est donc pour revenir au statu quo ante dans la région que tous les régimes chinois, depuis un siècle, s’étaient opposés à l’impérialisme français. Le régime communiste ne faisait que prolonger cette même politique : rétablir l’ascendant de la Chine dans le Nanyang en chassant les barbares et en faisant du Vietnam communiste l’outil de cette ambition. » Et il ajoute que le Vietnam n’avait nullement l’intention de devenir un outil de la Chine et cela mènera au conflit sino-vietnamien de 1979.
Au moment où la Chine est redevenue une super puissance après plus de deux siècles d’éclipse au moins partielle, l’ouvrage de monsieur François Joyaux fait apparaître les ressorts profonds d’un empire constitué autour de sa masse démographique et sa religion exigeante qui va jusqu’à imprégner le communisme du XXe siècle. Nul doute que l’histoire n’est pas qu’une succession d’angles droits, après des batailles significatives, mais la résultante de forces tant culturelles que démographiques et économiques et bien sûr militaires.
À juste raison les hommes, responsables politiques, diplomates et militaires, Français et Indochinois, apparaissent dans leurs rôles dans ce long et dur frottement de civilisations et de religions si différentes.
Ce livre est recommandé fortement à tous les esprits curieux de cette longue période du rêve français en Asie. Cette vision « France et Chine » présentée par monsieur François Joyaux apporte beaucoup à la compréhension de l’engagement français en Asie.